Jean Castex, du plancher des vaches aux feux de la rampe

Par une de ces coïncidences vertigineuses dont seule l’Histoire a le secret, le Covid 19 s’est soudain évaporé de nos écrans et de nos muqueuses, au moment même où des hordes de sous-hommes, en proie à la folie, déferlaient sur la fine fleur de l’univers civilisé.

Mais si nous avons guéri juste à temps pour nous mobiliser ensemble contre notre nouvel ennemi, s’agit-il seulement d’un hasard ? N’est-ce pas aussi grâce à la résilience opiniâtre d’une équipe gouvernementale de haut niveau, qui n’a reculé devant rien pour nous sauver malgré nous et quoi qu’il nous en coûte, des dangers que nous nous faisions courir à nous-mêmes ?

C’est au plus fort de ces moments difficiles que nous avons eu l’aubaine de nous entretenir en présentiel avec Jean Castex, le cerveau de Matignon.

En avril 2020, les Français découvraient avec émoi l’homme qui allait tour à tour les déconfiner, devenir premier ministre, et les confiner à nouveau. Stupéfiante trajectoire que celle d’une personnalité jusque-là inconnue du grand public, et qui a réussi à faire tant de choses en si peu de temps. Trois fois cas contact en moins d’un an, c’est l’homme de tous les records au sein du gouvernement, et on comprend sans peine qu’il ait été nommé à sa tête.

D’entrée de jeu nous sommes frappés par la détermination émanant de cette silhouette qui semble taillée à mains nues dans le territoire, et par le halo de rusticité qui l’enveloppe comme une effluve obsédante. Par quel mystère un homme aussi proche du niveau du sol, catapulté dans les méandres de la pensée complexe, est-il parvenu à nous réconcilier avec l’espoir ?

Tentative d’explication.


Monsieur le Premier ministre, on peut dire sans crainte de se tromper que l’année 2020 a été le théâtre de deux révélations majeures : le coronavirus, et vous.

J. CASTEX : C’est une comparaison élogieuse mais permettez-moi de vous le dire, c’est à nos concitoyens qu’il appartiendra de juger si je m’en suis montré digne.

Pour commencer, une question est sur toutes les lèvres : à l’heure où nous parlons, êtes-vous toujours cas contact ?

Pas aujourd’hui. C’est prévu normalement pour la semaine prochaine, à la sortie du conseil de défense sanitaire.

C’est clairement notre jour de chance, et une formidable bouffée d’espoir pour tous les Français. Pourtant, avant de devenir une star du gouvernement, vous étiez tellement ancré dans le local qu’à part Emmanuel Macron et les habitants de votre village, personne n’avait jamais entendu parler de vous. Que s’est-il passé ?

J’étais, il faut le dire, indétectable par nombre de nos concitoyens. Mais depuis longtemps déjà j’œuvrais pour le bien général avec un sens aigu, je pense, du sacrifice des autres.

Vous faites sans doute référence au plan hôpital 2007, dont vous avez été un des pères spirituels, et qui a contribué à une prise de conscience profonde du véritable état des choses ?

Il ne faut pas oublier que la situation était extrêmement préoccupante : les services étaient saturés de personnels passant leur temps à soigner des malades, au lieu de s’occuper de l’hôpital. Pour sauver notre système de santé il a fallu tordre le cou à l’ankylose grâce à un lourd travail de pédagogie, doublé d’une présence éprouvante sur le terrain. Mais la fluidification est à ce prix.

Malheureusement, on voit bien que chaque fois qu’un gouvernement cherche à introduire de la fluidité dans ce pays, il y a des fesses qui se serrent et des dents qui grincent. Selon une étude récente, un quart des soignants pensent au suicide.

Permettez-moi d’abord de rappeler à celles et ceux qui nous écoutent, que le suicide fait partie de la vie.

Sans parler de tous ceux qui sans qu’on arrive bien à deviner pourquoi, sont passés à l’acte en se jetant par la fenêtre.

Cela confirme, si besoin est, que nous étions au bord du précipice. Le problème, c’est que certains de nos concitoyens ne supportent pas la vérité. Ils ont vu la démolition de leurs conditions de travail comme une attaque personnelle, au lieu de prendre en compte l’intérêt général. Souvent, on n’a pas la hauteur de vue suffisante pour se regarder avec lucidité. C’est bien pourquoi il a fallu redoubler de pédagogie, même si c’est difficile.

La crise sanitaire a-t-elle joué un rôle d’électrochoc dans les consciences ?

Elle a mis au jour l’autre facette de l’impasse où nous sommes, et je dirais même sa facette la plus profonde : l’encombrement de hôpital par les patients, qui y vont pour un oui ou pour un non alors que s’ils restaient chez eux, nous n’aurions pas autant de soignants sur les bras. Je l’ai dit et le redis : « le meilleur moyen de soulager l’hôpital, c’est de ne pas tomber malade ».

Un message fort, et qui tombe sous le bon sens. Mais sera-t-il entendu ?

Ou comme on dit dans le Gers : ne te demande pas ce que l’hôpital peut faire pour te soulager, mais ce que tu peux faire pour soulager l’hôpital !

Un parcours difficile

Nous savons que votre temps est précieux, et l’heure est venue d’aborder des sujets un peu moins anecdotiques. Après plus d’un an, les Français n’ont toujours pas réussi à cerner complètement la personne que vous êtes. Entre le Déconfineur et l’homme de la terre, le chef du gouvernement et le chef de famille, où est le vrai Jean Castex ? En arrivant nous avons cru apercevoir votre fille, rentrant de l’école avec son cartable sur le dos.

La présence de ma famille est capitale. Si mon épouse et mes filles n’avaient pas emménagé ici avec moi, il m’aurait été impossible d’être Premier ministre.

Comment vivent-elles le fait d’habiter à l’hôtel Matignon? De la bouse aux dorures, le changement climatique n’a pas dû être facile…

Je le dis avec force : je n’en ai pas la moindre idée. Elles ont été réparties chacune dans une aile du bâtiment, de façon à limiter les risques de contamination. Je ne suis donc pas près de les revoir.

Malgré le civisme abnégationnel dont vous faites preuve au quotidien, vous avez subi des attaques glottophobes d’une violence inouïe sur les réseaux sociaux… Que faire lorsque la haine frappe la partie la plus intime de votre être, à savoir vos origines campagnardes  ?

C’est une situation extrêmement difficile mais j’ai appris à vivre ma différence, et à trouver la paix dans le fait d’être moi-même. Grâce au soutien de Laetitia Avia, ma confiance et ma propre estime s’accentuent jour après jour. Ensemble, nous avons suivi un stage D&I (diversité et inclusion) qui m’a ouvert les yeux sur ce que je suis au plus profond de l’intérieur de moi. Car tout le monde est un soldat face à cette crise. Il faut que nos concitoyens aient conscience que de même qu’ils ne choisissent pas les tendances sexuelles qui les dirigent, je n’ai pas choisi mon identité vocale. L’accent gersois n’est pas, comme une maladie, quelque chose qu’on décide d’attraper.

A propos de tendances, quelle est votre relation avec le président de la République ?

Je dirais que c’est une relation qui baigne dans le fluidisme solidaire : nous sommes fièr.e.s de nos singularités, et uni.e.s dans nos diversités. Lui non plus, je le dis avec gravité, n’a pas choisi d’être comme il est.

Parvenez-vous malgré tout à gérer la différence entre vos différences ? Nous nous posons la question à nous-mêmes car pendant les douze ans où vous avez végété au pied des Pyrénées, la ville lumière accédait au firmament de la modernité, sous l’impulsion d’un quinquennat résolument tourné vers le transformisme. Chacun sait, par exemple, que pour travailler auprès d’Emmanuel Macron il est préférable d’être gay friendly

C’est même, il faut dire la vérité aux gens, la seule condition exigée. Je partage bien entendu toutes les orientations du président, et ce d’autant plus que je n’oublie jamais, je vous prie de le croire, que c’est la mission que m’ont fixée nos concitoyens. Sans être à proprement parler gender free j’ai toujours été bicurieux, voire au besoin hétéroflexible.

Contrairement à ce que certains laissent entendre, vous êtes donc en phase avec les aléas de la réalité à l’échelon national ?

Je le dis et je le revendique devant vous : depuis qu’Emmanuel Macron a décidé de transformer le Conseil des ministres en soirée mousse, les échanges sont beaucoup plus fluides. Et les résultats sont palpables sur le terrain.

N’avez-vous pas eu quelquefois l’impression de pénétrer dans quelque chose de nouveau ?

Un bracelet inviolable nous est remis à l’entrée par la Croix Rouge, donc rien à craindre. Par ailleurs, toute ma vie j’ai privilégié l’approche digitale, qui seule permet de prendre en compte la diversité dans l’étendue de sa globalité : quoi de plus équitable que de se retrouver tous ensemble, comme des cornichons flottant dans leur bocal ?

Ce n’est pas nous qui dirons le contraire.

Dès les années 80, j’empruntais des pistes mousseuses pour aller au contact de mes concitoyens. C’est grâce à ce rapport tactile que j’ai pu échapper à la ségrégation langagière, pendant une période particulièrement difficile où ne l’oublions pas, le sarcasme régnait en toute impunité. Je peux le dire maintenant, c’est la mousse qui a fait de moi un homme, puis un ministre.

Vous êtes en même temps, d’une certaine manière, un miraculé de la discrimination positive. D’où votre engagement sur la question des sexualités plurielles, qui coule de source si on songe à votre croissance douloureuse.

En effet la discrimination est plus que jamais une priorité du gouvernement, et l’axe phare de son action.

Un sujet sensible et difficile

Au printemps dernier, en pleine hécatombe pandémique, on a vu fleurir sur les écrans parisiens une campagne étonnamment rafraîchissante de Santé Publique France, montrant des gens au physique quelconque en train de s’étreindre à visage découvert, et intitulée non pas « 135 euros d’amende » mais « face à l’intolérance, à nous de faire la différence ». Pouvez-vous nous en dire plus ?

Au départ c’était une idée du DGS, et chacun sait combien il est difficile de résister à l’enthousiasme communicatif de Jérôme Salomon. D’autant qu’il s’agit d’une campagne inspirante et populaire, visant à propulser l’acceptation au travers d’une approche résolument positive du polygenrisme participatif.

Pourtant on le voit, la France n’a jamais été aussi acceptante que depuis bientôt cinq ans…

En effet mais comme vous le savez, notre mission est de repousser toujours plus loin les limites du taux d’acceptance. D’où l’emploi répété du mot « oui » : oui, ma coloc est lesbienne ; oui, mon père est gay ; oui, ma petite-fille est trans, etc. Nous mettons le paquet pour élever l’esprit des Français car plus tôt nous en aurons fini avec la discriminance, mieux nous serons en situation d’entrevoir la lumière au bout du tunnel.

N’y a-t-il pas un risque que des images aussi empreintes de promiscuitance soient perçues comme une forme d’incitation au relâchement dans la distancialisation ? Peut-on totalement l’exclure ?

Croyez-moi : serrer une personne queer contre soi n’est en aucun cas du relâchement, mais un acte d’inclusivité responsable. C’est même parfois, j’ose le dire, un acte de résilistance contre soi-même.

Il n’y a aucun doute là-dessus, mais les Français seront-ils à même de surmonter l’apparente contradiction entre ces personnes qui s’agglutinent en toute impunité, et un précédent clip de Santé Publique France représentant une mamie assassinée à coups de bisous par toute sa famille ?

Ce clip visait une famille hétérocentrée pétrie de certitudes dangereuses, évoluant dans une illusion de normalité propice au relâchement. Rien à voir, donc, avec les personnes victimes de plaisanteries, qui méritent notre amour. Dans cette crise l’impératif de distancialisation concerne avant tout les enfants, qui hélas, sont souvent très présents dans la cellule familiale.

« Ma petite-fille est trans » est donc un message destiné aux mineurs ?

Face à des traitements qui n’existent pas, et à des vaccins qui nous ne le dirons jamais assez et j’en suis la preuve vivante, ne fonctionnent pas, le changement de sexe reste en effet le seul moyen efficace d’éviter l’hécatombe finale, car les scientifiques ont découvert que le virus (un peu comme la mort) tue moins les femmes que les hommes. Or, nous devons regarder les choses en face : dans leur immense majorité les enfants ne sont ni trans, ni gays, et n’ont pas de coloc lesbienne. De plus, la plupart ont deux parents de sexe différent, ce qui ne simplifie pas les choses.

Autant dire qu’il reste du pain sur la planche… A ce propos, votre fille a-t-elle fait son coming out ?

Pas encore, mais on va essayer de tenter le banco pour qu’elle s’autopositionne avant ses onze ans. J’y mets le maximum de pédagogie car la situation est complexe, et je ne vous cache pas que c’est difficile.

Heureusement, vous formez avec Olivier Véran un tandem inébranlable, et pour ainsi dire fusionnel, qui apparaît aux yeux de tous comme l’ultime rempart face à l’inéluctable.

Le secret de notre efficacité, c’est que nous avons fait le pari de conjuguer les intelligences.

Cela se voit tout de suite, d’ailleurs 99% des Français considèrent que vous êtes faits l’un pour l’autre.

Je dois le dire, ce ministre est un véritable prodige de la science, qui ne dort jamais et dont le cerveau est en perpétuelle mutation, exactement comme le SARS-CoV-2.

Justement, à quoi devons-nous nous attendre face à des variants de plus en plus nombreux et aux noms chaque fois plus inquiétants ? Aujourd’hui, êtes-vous en capacité de pouvoir nous donner la date de la prochaine vague ?

Face à ce fléau qui n’en finit pas de de surprendre le monde entier et mêmes les planètes environnantes, je reste pleinement ancré dans le temps présent et dans la France profonde : au printemps prochain, les Français vont pouvoir décider eux-mêmes s’ils gardent le variant actuel, ou s’ils préfèrent en changer.

Espérons qu’ils n’en changeront pas !

Comme dit un proverbe gersois : souvent Covid varie, bien fol est qui s’y fie !

Brève histoire de la résilience solidaire

Un matin, au sortir d’un rêve agité, Gregor Samsa s’éveilla transformé dans son lit en une véritable vermine.

(Frantz Kafka, La Métamorphose)

Depuis que nous nous sommes tous transformés en vecteurs d’infection, nous avons accompli un pas de géant à l’intérieur de nous-mêmes. C’est comme si nous étions passés de l’ombre à la lumière, car pour trouver le chemin de la résilience et nous hisser à la hauteur du moment, il a fallu nous réinventer de fond en comble.

Dans cette épreuve nous avons pu compter sur notre Coach en sous-développement durable, dont les interventions en distanciel depuis l’Élysée nous ont accompagné.e.s mois après mois dans ce travail de remise à niveau. Depuis qu’Il nous materne, nous éprouvons à chacune de ses homélies un étrange sentiment d’apesanteur, un peu comme après une injection de Clonazépam.

Dès le début de son mandat, Il nous avait du reste avertis :

Il suffit de voir dans une glace ce qui nous reste de visage, pour mesurer l’ampleur du chemin parcouru.

Une meilleure version de nous-mêmes

En l’espace de quelques semaines et à force de nous recentrer sur l’actu en bref, nous avons réussi à conjuguer notre statut de déchets insalubres avec celui de héros de l’Endurance Sanitaire : un challenge ingagnable à première vue, alors qu’il a suffi pour cela d’adopter, ensemble, les bons réflexes – et bien sûr, de rester mobilisés (ensemble). C’est ainsi qu’après avoir sauvé la planète en utilisant deux sacs poubelle au lieu d’un, neutralisé le terrorisme en hachetaguant #JeSuisCharlie et échappé aux fours crématoires en votant Emmanuel Macron, nous en sommes arrivés à freiner une pandémie cosmoplanétaire en ne bougeant pas de chez nous.

C’est dire si en dépit des apparences, nous n’avons jamais possédé autant de pouvoirs qu’aujourd’hui. Aussi incroyable que cela puisse paraître, il aura fallu attendre jusqu’à ce Quinquennat pour que la surhumanité devienne enfin à la portée de tous. Mieux encore qu’un succès démocratique, c’est pour ainsi dire un changement de régime.

Souvenons-nous : au printemps 2020 nous sauvions une vie toutes les huit minutes soit 7 vies et demi par heure, soit pour 55 jours de détention proactive, 9900 vies au total ! Cela ne nous était encore jamais arrivé, sauf bien sûr dans nos rêves.

L’Express du 11/05/2020 révèle la profondeur de notre métamorphose : « Les Français ont passé en moyenne 4 heures 40 par jour devant le petit écran, 62% des Français ont consulté leur téléphone portable encore plus souvent qu’avant, 42 % des Français ont consacré plus de temps à l’apéro et 21 % ont affirmé prendre part à des apéros-vidéos ».

Il est devenu clair maintenant que plus nous végétons, plus nous sommes essentiels à l’humanité. Nous sommes entrés dans l’Histoire comme des cornichons dans leur bocal : unis, solidaires et déterminés à tenir ensemble jusqu’à la date limite de fraîcheur.

A partir du mois d’octobre, la saison 2 s’est avérée plus gratifiante encore puisque cette fois nous avons arraché, à coups de bons gestes, pas moins de 400.000 de nos congénères à une mort quasi certaine, prophétisée par notre Guide si nous ne faisions rien (c’est-à-dire en l’occurrence, si nous faisions quelque chose). C’est comme si le pays entier, sous l’effet de la grâce distancielle, s’était brutalement mué en ONG humanitaire.

Le confinement, ce sont les cornichons qui en parlent le mieux

Souvent prompts à dramatiser, les médias n’ont à la bouche depuis deux ans que l’expression « tour de vis » pour qualifier les mesures sanitaires du gouvernement, quand il s’agit de décisions visant avant tout à démoraliser le virus, et se limitant pour le moment au sabordage de la vie sociale, économique et éducative du pays. Il est vrai que la presse n’a pas vocation à mettre en relief l’aspect positif des choses, mais plutôt à fournir au public français la ration quotidienne de désolation et d’avilissement dont il a coutume de se repaître.

Ainsi personne ne semble voir combien la réclusion dont nous avons bénéficié représente une opportunité unique de toucher le fond de ce que nous sommes, car « se débrancher de tout pour trouver l’essentiel de sa propre intégrité est essentiel », comme nous le rappelle charitablement Jacques Attali, tautologue attitré de la sénilité en marche, lorsqu’il nous invite sur Twitter à ce voyage immobile et partagé avec nous-même.

En ce qui nous concerne, c’est précisément d’intégrité qu’il est question car personne n’ignore que pour la préserver, nous avons toujours été prêts à toutes les compromissions. Le fait que nous ayons l’air incroyablement bien dans notre corps peut donner quelquefois une impression trompeuse d’insouciance, quand en réalité, la clarté qui émane de nous est celle de notre hygiène intérieure. Car ce qui nous distingue des autres, c’est justement notre souci des autres. Pour eux, nous ferions n’importe quoi.

En dévalant sur nous comme la vérole sur le bas-clergé, cette pandémie sans précédent a permis de montrer qui nous sommes vraiment (et jusqu’à quel point nous le sommes) : au brouhaha des terrasses si cher aux égoïstes et aux inutiles, nous avons opposé un front commun antiviral, basé sur la pluralité au sens le plus étroit du terme, c’est-à-dire en-deçà des pensées limitantes.

Est-ce que les géraniums de nos balcons se réunissent dans des bars ? Est-ce qu’iels manifestent dans la rue ? Est-ce qu’iels font grève ? Est-ce qu’iels attrapent le Covid 19 ? Cela ne les empêche pas d’être en résonance avec le vivant, grâce à des connexions d’autant plus positives qu’on ne les voit pas, et qu’on ne les entend pas non plus.

On constate d’ailleurs qu’à la faveur de la crise, le mode de vie de nos amis du monde végétal est devenu une référence incontournable pour l’ensemble des pays libres. Il s’agit ni plus ni moins que de reconstruire notre rapport à l’Autre, mais basé cette fois sur son absence (laquelle n’a pas que des inconvénients, contrairement à ce qu’on veut nous faire croire depuis des siècles).

La fin d’un calvaire

Car il faut bien le dire, nos valeurs n’ont pas toujours la vie facile en population générale. Comment concevoir par exemple qu’en plein IIIe millénaire et avec toutes les technologies dont nous disposons, les minorités n’aient pas encore totalement supplanté la majorité ?

La woke attitude ne tombe pas du ciel, et l’éclairage des esprits est un Golgotha que nous gravissons tous les jours. Il suffit de sauter dans un Uber pour se retrouver témoin.e.s de commentaires flirtant avec la transphobie ou teintés d’hétérosexisme, et il nous appartient de faire barrage sans relâchement à ce déluge continuel d’ultra-violence non conscientisée, dans laquelle nous avons grandi tant bien que mal avant d’entrevoir les premières lueurs de l’Éveil.

C’est peu dire que la lutte est inégale, tant l’espace public est rempli de gens dont nous ne sommes pas. La démocratie étant par excellence un univers phobique rongé par la haine (lesbophobie, biphobie, monophobie, LGBTI-phobie, grossophobie, nanophobie, pécéphobie, europhobie, sarkophobie, etc.), notre engagement s’apparente à une psychanalyse sans fin face aux propos inadmissibles, aux comportements problématiques et aux pensées indésirables, qui nous empêchent d’atteindre la plénitude concordante et l’extase citoyenne.

En un mot nous sommes phobophobes, c’est notre profession de foi et pour nombre d’entre nous, acteurs de la vie publique ou artistes déterminés à le rester, c’est même notre profession tout court.

Pour nous, ce qu’au stade prépandémique de l’Humanité on appelait « vie sociale » n’a jamais été autre chose qu’un cauchemar. Et ce que certains égotistes ont présenté comme un enfermement, nous l’avons vécu comme une libération. Sans nous en rendre encore tout-à-fait compte, nous pratiquions déjà une certaine distancialité vis-à-vis de tous ceux qui le plus souvent sans en avoir conscience eux non plus, tendent à s’écarter de nos valeurs diversitaires.

Comment rester solidaires de tous, sans avoir à subir leur promiscuité ? A notre corps défendant, nous nous étions déjà tournés peu à peu vers la télé-militance, qui reste encore le moyen le plus sécure d’éviter le brassage et son cortège d’impasses sociétales.

Il était temps car aveuglés par notre altruisme, nous en étions presque arrivés à nous perdre de vue nous-mêmes. Bien que formant depuis toujours un entre-soi résolu des partisans de l’ouverture aux autres, c’est d’abord envers nous mêmes qu’il convient de nous montrer méga-vigilants, si nous voulons rester fidèles à nos convictions les plus intimes : par exemple, comment lutter contre l’homophobie, sans basculer dans l’hétérophobie (même si c’est moins grave) ? Ou s’opposer à l’islamophobie, sans être taxé de judéophobie (ce qui est encore pire) ?

Qui condamner, qui absoudre ? Allions-nous pouvoir continuer encore longtemps à nous maintenir ni dehors, ni à bord ?

De fracture en fracture, nous commencions à être en panne de fléaux universels, dépassant les clivages et propres à nous délivrer de l’État de droit qui aujourd’hui encore, reste le principal obstacle à la démocratie dans le monde. Nos prises de position ne datent pas d’hier : nous avons été Charlie, nous avons été Paris, nous avons dormi debout, balancé notre porc à tout va, bref suivi sans broncher, de stupeurs en indignations et de nausées en écœurements, toutes les étapes de la révolte solidaire. Mais l’heure de la consécration a fini par sonner puisque nous voilà désormais tous unis contre le Covid, même ceux qui ne sont pas d’accord. C’est dire si nous sommes devenus nombreux ! Plus le virus se multiplie, moins nous sommes divisés.

Le SARS-CoV-2 a redonné un sens à nos vies, et nous a rendu espoir car si un microbe nous attaque, c’est d’une certaine manière la preuve que nous existons. Ce n’est pas rien de savoir que dorénavant, le destin du pays ne se joue plus sur un terrain de foot, mais dans nos voies respiratoires.

Le fait que d’une minute à l’autre et gratuitement, chacun de nous puisse devenir un « cas » nous a ouvert de nouvelles perspectives en termes d’image de soi, puisque nous sommes passés du statut de pollueurs virtuels à celui de contaminateurs en puissance – voire pour les plus chanceux, de supercontaminateurs. De même que chez EDF nous étions déjà acteurs de notre consommation, le Covid 19 a fait de nous des acteurs à part entière de notre dégringolade.

En nous recentrant, loin de toute polémique idéologisante, sur des questions qui touchent le tréfonds de notre quotidienneté, il nous a aussi permis d’appréhender encore mieux le monde qui nous entoure, et dont nous ne soupçonnions même pas l’existence tellement il est invisible à l’œil nu.

Une découverte captivante

« La question des postillons est au cœur des débats sur le Covid-19 depuis plus de six mois », nous apprenait ainsi Franceinfo le 09/10/2020. « Les chercheurs du CNRS révèlent par exemple que les sons ‘p’ comme papa projettent en masse des filaments. Au contraire, le son ‘m’ comme maman réduit leur nombre”.

Face à ces révélations cruciales sur la menace filamenteuse, nous nous attendions tous à ce que Jean-Michel Blanquer prenne aussitôt les décisions qui s’imposaient, comme par exemple un décret prévoyant que tout enfant surpris à dire « papa » soit aussitôt exclu de l’école pour mise en danger de la vie d’autrui, tandis que les enfant.e.s disant « maman » toute la journée seraient récompensé.e.s par un bon point ou plus incitatif encore, par un pin’s non-genré sur le respect des différences. C’était pourtant simple, mais il semble que le ministre n’ait pas encore déconstruit certains schémas, qui l’emportent à ses yeux sur les priorités sanitaires.

« Un faisceau laser permet de rendre ces nombreux filaments visibles. Des points lumineux témoignent ainsi de leur prolifération et, logiquement, plus on est bavard, plus une situation devient problématique » : mais cela, nous le savions déjà.

« Le vrai danger est l’articulation » surtout quand elle est « trop précise ». La recommandation de Franceinfo est donc « de ne pas trop articuler ». Si on y réfléchit, le seul vrai moyen de s’en sortir (à condition que le public soit enfin prêt à regarder la vérité en face) serait de ne plus articuler du tout.

Un fois encore, le protocole communicationnel des fruits et légumes nous indique la route à suivre. On sait depuis peu que leur mutisme n’est qu’une apparence, et qu’ils bavardent entre eux par le biais de molécules volatiles, un peu comme s’ils tapotaient sur un smartphone. En termes de décès évités le résultat parle de lui-même, et il est difficile de survoler un champ de poireaux sans être impressionné par leur taux de survie. S’il s’en sortent aussi bien, pourquoi pas nous?

Le livre choc de la rentrée

La 5e édition de La mort est mon métier, le récit autobiographique d’Olivier Véran, a soulevé une nouvelle vague d’engouement parmi les internautes, d’autant plus qu’il est remboursé par la Sécurité Sociale (jusqu’au 15 février).

Sélection des meilleures critiques de lecteurs

eddy Duhavre
La terrifiante réalité des atrocités de la gestion de la pandémie, servie par la plume sans concession d’un ministre rompu à tous les exercices de style.

mamienovax
Un livre très noir, très dur qui nous conduit jusque dans les EHPAD avec tri des pensionnaires, injections massives de Rivotril©, expérimentations sur des cobayes humains… Obéir sans réfléchir, sans activer sa conscience, uniquement pour faire son devoir, peut amener à des conséquences dramatiques, désastreuses, voilà ce que nous enseigne entre autres Olivier Véran. Un livre capital à découvrir absolument. Je le recommande à tous les lecteurs qui se sont déjà documentés sur la crise sanitaire et ont vu par exemple des témoignages comme ceux d’Agnès Buzyn ou de Jérôme Salomon.

MauricetteToucour
Olivier Véran nous invite à l’expérience dérangeante et perturbante de se mettre dans la tête d’un ministre LREM. On comprend la mécanique de la froideur, du manque d’empathie et de l’incapacité à déroger aux ordres. Certains passages sont à la limite du soutenable, de véritables concentrés d’horreur, dont on aurait préféré ne jamais avoir eu connaissance.

cricri@kasstamere
Discipliné, consciencieux, et surtout, dépourvu de conscience et de tout sens moral, Olivier Véran a le profil idéal pour occuper le poste de ministre des Solidarités et de la Santé.

AgnagnesB
J’ai vraiment eu beaucoup de mal à le terminer et je dois avouer avoir lu la dernière partie en diagonale tant cela était insoutenable. Je me pose encore la question de pourquoi je l’ai terminé, pourquoi me suis-je forcée à le lire jusqu’au bout quand mon cœur se soulevait à chaque page ?

Lilimarlen.e
J’ai découvert La mort est mon métier d’Olivier Véran lors du cycle Littérature et macronisme pendant les cours de français de Terminale.

lety_CIA
Si tout ceci n’avait pas existé, j’aurais très vite jeté ce livre que j’aurais considéré comme provenant d’un auteur névrosé, malsain dont le seul but serait d’écœurer le lecteur. On suit ainsi la vie de Véran, qui de son enfance à la vie d’adulte, a toujours obéi : à ses parents, à l’Ordre des Médecins, au Parti Socialiste, à Albert Bourla…

Bientôt un classique ?

En tout cas, un livre qui nous rappelle que les heures les plus sombres de notre Histoire sont non seulement derrière nous, mais aussi devant nous. Le prix Nobel de l’ignominie n’existant pas encore officiellement, Olivier Véran pourrait à défaut recevoir la Légion d’horreur pour l’ensemble de son œuvre.

En effet, il s’était déjà illustré par sa participation décapante à un premier ouvrage collectif, Le bobard est mon métier (aux côtés notamment de Sibeth Ndiaye, Jean-François Delfraissy et Roselyne Bachelot), où il observait qu’en France, non seulement un mensonge répété mille fois se transforme en vérité, mais que cela fonctionne encore mieux s’il s’agit de mille mensonges contradictoires entre eux. « Parmi les libertés fondamentales, j’ai toujours priorisé celles qu’on prend avec les faits », concluait-il avec une franchise pour le moins inhabituelle de sa part.

Autant en emporte le variant

UN TOILETTAGE SALUTAIRE

Fresque pleine de tumulte et de passion, Autant en emporte le vent a bien failli nous emporter au-delà de nos valeurs. Nous n’en avions pas encore pris conscience mais ce livre grouille de contrevérités à la lisière du conspirationnisme, perpétue des stéréotypes intolérables sur les personnes racialisées, et sa complaisance envers les horreurs du sudisme est à peine supportable. Comme l’a rappelé si justement la direction de HBO Max à propos du film (qui est aussi révoltant que le livre) : « garder ce titre au programme sans dénoncer ces représentations serait irresponsable ».

Il était donc grand temps d’ouvrir les yeux : le roman de Margaret Mitchell nous renvoie, de façon particulièrement insidieuse, aux heures les plus sombres de l’histoire américano-humaine. Ce pensum reptilien exalte des schémas archaïques qu’il a fallu des siècles pour déconstruire, au prix d’un combat de tous les instants. Des universitaires nous alertent sur ses relents révisionnistes, émanant de mouvements pernicieux qui encore de nos jours, diffusent une vision rassuriste de la domination blanche systémique. Allions-nous tolérer encore longtemps qu’un pareil torchon continue à traîner entre toutes les mains?

Un dépoussiérage en profondeur s’imposait, et c’est à cette tâche rebutante que s’est attelée pendant un an la traductrice Josiane Cruchepotiche, dont il faut saluer l’engagement et la détermination. Loin de chercher à justifier des « héros » qui ne peuvent qu’inspirer l’envie de vomir, cette nouvelle traduction fait le pari de la recontextualisation, en confrontant leurs préjugés d’un autre âge aux défis solidaires du monde d’aujourd’hui.

Soucieuse de rester à la portée du public français, cette version s’abstient de prendre en compte les passages les plus problématiques soit environ les neuf dixièmes du livre, ce qui permet à l’ensemble de gagner en fluidisme, et fait d’Autant en emporte le variant un ouvrage qu’on peut s’injecter en toute sécurité.

RÉSUMÉ :

Il y a 25 millions d’années, Scarbeth O’Hara, une fêtarde irresponsable, a grandi dans un cluster suprémaciste. Courtisée par tous les négrophobes de la région, elle n’a d’yeux que pour Ashley, un militant écologiste qui tenant à rester PCR négatif, applique vis-à-vis d’elle les consignes de distanciation sociale. Il épouse Melanie, cadre médicale favorable au confinement perpétuel et admiratrice fervente de Joe Biden.

Rongée par la haine, Scarbeth sombre dans le rassurisme alors même que la guerre contre le Covid éclate dans le pays, sauvant des victimes par centaines de milliers.

Lors d’un dîner clandestin elle rencontre Rhaoutt Butler, un trafiquant d’antipaludiques banni des plateaux TV à cause son climatoscepticisme. Dès le premier regard ils se contaminent mutuellement, mais Scarbeth décide de rejoindre Melanie, nommée cheffe de service dans un centre anti-covid à Atlanta, car elle espère revoir Ashley et le contaminer à son tour. Mais celui-ci lui annonce qu’il vient de recevoir sa quatorzième dose d’Astramoderna, et espère compléter sous peu son schéma vaccinal.

Désespérée, Scarbeth se marie avec un membre du Zemmour Klux Klan, qui meurt foudroyé par le variant O’Micron. Rhaoutt lui propose alors de fonder un cluster ensemble et ils donnent naissance à une petite fille, Bonnie. Mais ayant tous les deux perdu l’odorat, ils sont incapables de veiller sur elle et Bonnie est radiée de l’école suite à un test salivaire accablant.

Dans un accès de virilité toxique, Rhaoutt reproche à Scarbeth de ne pas avoir respecté les gestes barrières, tandis que Scarbeth accuse Rhaoutt de charlatanisme. C’est la rupture. Scarbeth se retrouve seule, anéantie par les conséquences délétères de son irresponsabilité.

AUTANT EN EMPORTE LE VARIANT
de Margaret Mitchell
Traduction : Josiane Cruchepotiche
12 pages et demie
Éditeur : Ministère des Solidarités et de la Santé
Prix : 135 €

Roselyne Bachelot, du gouffre à la résurrection

Nous voilà rue Saint-Honoré, où Roselyne Bachelot nous reçoit en exclusivité dans ses bureaux du Ministère de la Culture, transformés en PC de crise. Partie pour tendre la main, elle se ravise aussitôt car la distanciation sociale s’impose, aussi incompatible soit-elle avec son tempérament si avenant et spontané. Toute la France se souvient qu’en mars dernier la célèbre ministre-animatrice était quasiment donnée pour morte, suite à une vaccination qui n’avait pas encore eu le temps de faire effet. « J’ai un Covid long qui m’amène à certaines précautions », souffle-t-elle avant de s’effondrer avec grâce derrière son bureau, surmonté d’une gigantesque vitre en plexiglas et orné d’un simple distributeur de gel hydroalcoolique.

Même Michel Sardou n’ose plus l’approcher. Seule face au néant, c’est une femme détruite mais positive que nous rencontrons. Où va-t-elle chercher toute cette résilience? « J’essaie d’apprivoiser la mort au maximum », confie-t-elle. « À chaque expiration, le stress sort de mon œsophage ».

Une formidable leçon d’espérance.


Roselyne Bachelot, en vous voyant on a le sentiment d’assister à un miracle. Où en êtes-vous vis-à-vis de vous-même?

R. BACHELOT : Grâce à mon mental, je reprends des forces chaque jour. Mes pensées solidaires accompagnent tous ceux qui souffrent, et j’espère de tout cœur que malgré tout, ils s’en sortiront quand même.

Vous déclariez récemment que le tri était le meilleur des anti-stress, ce qui a aidé énormément de gens. En pénétrant dans vos locaux, on est tout de suite interpellé par leur sobriété presque surnaturelle. Est-ce qu’on peut dire qu’aujourd’hui, au terme d’une carrière aussi étincelante que la vôtre, vous avez enfin fait le tri ?

C’est vrai que l’univers m’a toujours mise sur le chemin de mes rêves, et que j’ai toujours accepté ses cadeaux avec gratitude. Mais à plus de 70 ans, on a passé l’âge de s’embêter avec les futilités: il est temps de souffler un peu et de dire stop pour libérer son esprit. On débarrasse son intérieur des meubles, des objets, des vêtements qui ne nous plaisent plus et qui nous encombrent. C’est ce que je pense profondément.

Tout le monde s’accorde à dire qu’au ministère de la Santé, vous avez cassé beaucoup de codes.

J’ai cassé tout ce que j’ai pu mais j’ai été bashée à l’époque, si vous saviez !

Dire qu’on vous a accusée d’avoir acheté des masques en trop grande quantité… La bassesse humaine n’a décidément pas de limites.

Quand on achète beaucoup de choses, on fait forcément des envieux. Mais je ne suis pas dans la rancœur. Fille de résilients pendant la 2e guerre mondiale, je n’ai jamais eu qu’un seul but dans mes fonctions publiques : servir les Français. Et avec moi, ils ont été servis.

Certains vous reprochent encore d’avoir dépensé des centaines de millions d’argent public pour des traitements qui ne marchaient pas, et se sont même avérés dangereux pour la santé. Est-ce bien raisonnable de leur part ?

Franchement, je ne pouvais quand même pas le deviner ! Ce n’est pas moi qui les fabrique… D’ailleurs cette question ne se serait pas posée si on avait forcé les gens à les prendre, comme c’est le cas aujourd’hui.

Vous avez eu le tort d’avoir raison trop tôt. Si c’était à refaire ?

Si c’était à refaire, j’en commanderais 3 ou 4 milliards de plus, car en tant que femme j’ai l’habitude de n’écouter que mon cœur. C’est d’ailleurs pour cela que j’ai été clouée au pilori.

Lorsqu’on a prétendu que face à la grippe H1N1, vous en aviez fait trop ?

C’est ce qu’on dit chaque fois qu’une femme prend des décisions. Ces derniers jours, je me suis réveillée la nuit, en me refaisant le film des dépenses que j’avais faites. Si on avait été face à une vraie pandémie, est-ce que cela aurait suffi ?

Dans le fond, vous avez été une précurseureuse du quoi qu’il en coûte, cette doctrine pleine d’altruisme grâce à laquelle une fois de plus, la France éblouit le monde entier par sa gestion inédite de la crise.

Comme me le disait Bree l’autre jour (NLDR : il s’agit de la Première Dame, avec qui Roselyne entretient une relation pleine de confiance et d’authenticité) : qui mieux qu’une grand-mère, est en situation de comprendre que la vie est hors de prix ?

LA RESCAPÉE DU BASHING

Grâce au coronavirus, vous êtes redevenue une icône sanitaire et au grand dam de vos détracteurs, vous voilà de retour dans les plus hautes sphères.

Ce gouvernement étant le plus inclusif de tous les temps, je m’y suis fait une place sans problème. Pour en faire partie, il faut juste attraper la Covid 19.

Et être à jour de son schéma vaccinal ?

L’un ne va pas sans l’autre.

Aujourd’hui, pourquoi la Culture ?

Ça ne date pas d’aujourd’hui car vous savez, je suis une touche-à-tout, une élève non stop de la vie. Au ministère de la Santé j’avais déjà acquis une solide expérience dans le domaine de la télé-réalité, et c’est tout naturellement que j’ai rebondi dans l’audiovisuel. D’Europe 1 à France 2 en passant par LCI, voilà maintenant près de dix ans que je patauge dans la Culture, ce milieu captivant plein de personnes merveilleuses.

Vous avez même fait une incursion remarquée au théâtre dans Les Monologues du vaccin, où vous avez littéralement brûlé les planches.

Il s’agissait d’un aventure placée sous le signe de l’engagement sociétoïde, aux côtés de Marlène Schiappa et de Myriam El Khomri, deux artistes de haut niveau, si poignantes que les larmes me montent aux yeux rien que d’en parler.

(Par souci de notre sécurité elle disparaît sous la table pour se moucher, mais quelques minutes plus tard elle parvient à se hisser de nouveau jusqu’à nous, ce qui a pour effet de dissiper nos inquiétudes).

C’est fascinant de voir à quel point vous réussissez dans tout ce que vous entreprenez. Quel est votre secret ?

J’embrasse toutes les situations, et je médite sans aucune résistance. Dernièrement j’ai fait aussi Les Reines du shopping sur M6.

Un rôle sur mesure ! Cela a-t-il joué pour la suite ?

Certainement, puisque j’ai finalement été retenue pour interpréter mon propre rôle dans Roselyne et les cornichons, le prochain Casteix. J’étais bien sûr intimidée à l’idée de travailler avec l’auteur de 39°8 le matin et de La Thune dans le caniveau, qui m’ont subjuguée et restent pour moi une source inépuisable d’inspiration. Mais j’avoue qu’il est difficile de résister à l’enthousiasme communicatif de Casteix, et j’ai finalement décidé d’accepter car pour moi ce projet est un message d’espoir et de confiance en l’avenir, qui apporte aux gens de l’imaginaire de qualité.

Un refus aurait pu être à craindre car aujourd’hui vous êtes une Diva du paysage politique, ayant largement prouvé tout ce dont elle est capable.

Je me suis dit: ça matche bien avec ma mission, j’y vais. Pour moi la Culture c’est d’abord une histoire d’amour et de partage, des valeurs qui me poursuivent depuis toujours.

Mais c’est aussi un combat ?

Le plus essentiel de tous. La Culture c’est notre ligne Maginot contre le repli sur soi, et aussi notre dernier espoir contre les peurs et la désinformation, que j’ai combattues toute ma vie durant.

UNIS CONTRE LA BANALISATION

Vous faites sans doute allusion à ces voix dissonantes qui se répandent complaisamment sur les plateaux depuis le début de la crise, et tentent d’inoculer le doute sur la pertinence des mesures sanitaires ?

Face à la dissonance, il n’y a pas d’alternative : nous devons faire bloc comme un champ de poireaux dans la tempête. Pour nous détruire moralement, les rassuristes ont recours au procédé tristement célèbre de la banalisation, qui n’est rien d’autre que l’antichambre de l’ignominie.

Comment espèrent-ils nous faire croire qu’il a existé d’autres virus comparables, alors qu’aucun n’a jamais détruit autant d’économies à la fois ?

Laissez-moi vous dire qu’en tant que pharmacienne, j’ai eu à lutter très tôt contre la banalisation du mal : mal aux dents, mal au crâne, ongles incarnés, tous ces « bobos » auxquels on commet souvent l’erreur de ne pas prêter suffisamment d’attention. Et à chaque fois, on finit par le regretter amèrement.

Ne se rendent-ils pas compte qu’en semant le doute sur les mesures courageuses du gouvernement, ils déprécient du même coup les sacrifices accomplis par chacun d’entre nous ? Selon vous, quelles raisons les poussent à adopter une attitude aussi contre-productive sur le plan moral  ?

Contrairement à ceux dont le travail est de nous transmettre les instructions de la Science, les rassuristes ne perçoivent, de leur propre aveu, aucune rémunération pour les propos qu’ils tiennent. Et ensuite, ils s’étonnent de ne pas être pris au sérieux…

On devine sans peine qu’ils sont motivés par l’aigreur…

D’où leur propension à dénigrer toutes les maladies, et à travers elles, l’humanité tout entière. Dans la droite ligne du climatoscepticisme, du machisme et du terrorisme, le rassurisme s’explique avant tout par l’ego narcissique de ses promoteurs, une notion que nous avons évidemment du mal à appréhender.

Déjà en 2009, certains ont poussé le sexisme jusqu’à minimiser l’ampleur du tsunami viral auquel vous vous aviez dû faire face.

Le plus regrettable dans cette affaire c’est qu’ils avaient raison, et j’en connais qui s’en sont même félicités. Cela prouve à quel point ils vivent dans un monde différent du nôtre, c’est-à-dire étranger à la souffrance humaine. Torpiller une épidémie, voilà tout ce qu’ils savent faire.

Sur Twitter, plusieurs internautes vont jusqu’à imaginer des pressions des laboratoires pharmaceutiques sur les décideurs...

Encore une infox. Moi qui ai fréquenté des labos toute ma vie, je peux vous dire que ce sont des gens prévenants, attentionnés, chez qui on est toujours très bien reçu.e. Ce n’est pas le champagne qui manque, même dans les réunions de travail les plus sérieuses en apparence.

Comment freiner ce poison du doute et de la controverse ? Partout des amitiés se défont, des foyers se brisent… Comment replanter les graines de la paix ?

Sombrer dans le dialogue est évidemment la dernière des choses à faire quand on se retrouve confronté à un fanatique, n’importe quelle Afghane vous le dira. Les pensées rassuristes peuvent devenir obsessionnelles à mesure que nous les combattons, et elles finissent par emplir notre quotidien d’émotions négatives. Là encore, le salut passe par le désencombrement. Dépolluer son intérieur. S’entourer de personnes suaves et sereines, expirer le chaos et le désordre.

La Culture a-t-elle un rôle à jouer dans la gestion du stress ?

Voyez comme l’empaquetage de l’Arc de triomphe a redonné de l’espoir aux gens. Nous projetons d’enchaîner avec celui du Sénat et de l’Assemblée nationale, afin de montrer que Christo n’a jamais été aussi vivant que depuis qu’il est mort. Bref, tout faire pour que le croisement de nos imaginaires demeure la plus précieuse de nos richesses intérieures. D’ailleurs Anne est emballée, c’est le cas de le dire (NLDR : il s’agit de la Maire de Paris, avec qui Roselyne a su développer une amitié transpartisane fondée sur l’ouverture et la complicité).

En tout cas, voilà un magnifique projet de contribution à l’harmonie du monde, notamment entre les femmes et les non-femmes.

Et au resserrement du tissu social. Tout ce que nous plantons dans notre esprit, à force de grossir, deviendra un jour réalité.

Rentrée des classes 2021: enjeux et perspectives

Un entretien sans concessions avec Jean-Michel Blanquer

P. M. Comment s’annonce la rentrée des classes 2021?
J.-M. B. Comme chaque année, nous prévoyons environ 400.000 morts (dont 352.400 dans les classes maternelles).

Vous voulez dire, si nous ne faisons rien?
Si nous ne faisons rien, ce sera le double. Mais nous sommes déterminés à agir.

Comment est-ce possible? Est-il encore temps?
Bien sûr et ce que nous pouvons faire dès maintenant, c’est réaménager les programmes scolaires pour les adapter à l’urgence. Une nouvelle grille de contenus pédagogiques vient d’être élaborée dans le bunker antiatomique de l’Élysée, qui devrait permettre aux enfants de se protéger les uns contre les autres, tout en s’amusant. Intitulé Delta Force IV, ce programme est disponible aussi sur YouTube.

C’est une excellente nouvelle pour les enfants, et aussi pour leurs parents, qui vivent dans la terreur depuis qu’ils ont appris qu’il y aurait une rentrée des classes cette année.
L’axe numéro 1 consiste à privilégier l’activité physique, propre à stimuler l’immunité contrairement aux activités statiques comme la lecture, le calcul etc., qui encombrent l’esprit des enfants et dont ils auront de moins en moins besoin dans les années qui viennent.

Comment canaliser toute cette belle énergie? Ne craignez-vous pas des débordements?
Au contraire, il s’agit de les recentrer sur l’essentiel. C’est l’axe numéro 2 du dispositif, basé sur la sensibilisation aux enjeux sanitaires. Depuis au moins Noël dernier, les enfants ont compris qu’ils représentaient un danger pour leurs familles, pour les enseignants et d’une manière plus générale, une nuisance pour l’ensemble de la société.

En effet, cela a même été prouvé scientifiquement dans Touche pas à mon poste.
Maintenant l’heure est venue pour eux de comprendre que la balle est dans leur camp, en apprenant à lutter eux-mêmes contre l’épidémie qu’ils répandent.

Il s’agirait donc de les responsabiliser enfin?
Tout-à-fait, il s’agit d’une démarche inclusive et solidaire, car il n’est pas tolérable que les adultes portent seuls le poids de restrictions toujours plus absurdes. Plusieurs pistes ont été évoquées comme simuler une rafle ou construire des miradors, mais compte tenu de l’urgence, il nous a paru fondamental d’allier pédagogie et efficacité sur le terrain. C’est pourquoi à partir de 6 ans, chaque élève sera équipé d’un lance-flammes lui permettant primo, de faire le nécessaire dès qu’un de ses camarades se met à tousser pendant la récréation, secundo, d’expérimenter par la même occasion les vertus de l’approche pasteurienne, qui fait partie intégrante du génie français.

Une question va inévitablement se poser : les bambins ne courent-ils pas le risque de mettre le feu aux bâtiments? Les parents pourraient s’inquiéter d’être tenus pour responsables en cas de dégradations.
Aucune crainte à avoir puisque tertio, les cours de récréation seront entourées de barbelés électrifiés, et quarto, les enseignants seront mobilisés pour encadrer les élèves de façon à ce qu’ils ne manquent pas leur cible. Ils seront également chargés de ramasser les cendres et de les jeter dans des sacs biodégradables.

Sur ce dernier point, ne craignez-vous pas des réticences de la part du corps enseignant?
Ce serait bien la première fois.

Certains pourraient objecter qu’ils n’ont pas été formés pour faire du ramassage scolaire.
À la limite, de telles réserves auraient un sens si les enfants étaient passés au hachoir, mais dans le cas présent elles sont d’autant plus absurdes qu’une fois carbonisé, un élève n’a plus aucune chance de transmettre le virus. Il n’y a donc aucun risque, et le lance-flammes est une arme aussi efficace que la vaccination pour les tranches d’âge qui n’ont pas encore accès à cette dernière. C’est le sens même de la politique que nous menons.

Il ne reste plus qu’à espérer que ce message d’apaisement fasse mouche auprès du personnel scolaire, souvent prompt à se mettre en grève pour des broutilles…
Justement il ne s’agit pas de broutilles, donc il n’y a aucune raison pour que les enseignants se mettent en grève. Nous sommes clairement dans un combat pour nos valeurs fondamentales, et ceux qui ne s’y reconnaissent pas seront de toute manière éjectés de leur poste, car l’extrême-droite n’a pas sa place dans l’école de la République.

Êtes-vous sûr que ce sera suffisant? Ne faudrait-il pas aussi les priver d’indemnités?
C’est l’évidence même, et dans un souci d’équité nous supprimerons également leurs droits à la retraite.

Bien joué. Voilà qui devrait en faire réfléchir plus d’un.e.
Sinon, c’est à désespérer de l’Éducation Nationale.

Le laxisme, stade suprême du totalitarisme

A première vue tout porte à croire que la presse nationale est tombée sur la tête, et son enthousiasme fébrile suite aux événements de Biélorussie a pu dérouter certains d’entre nous. « Des dizaines de milliers de personnes réunies pour une ‘Marche de la liberté' », lit-on avec effarement dans Le Parisien du 16/08/2020, qui parle même de « marée humaine dans les rues de Minsk », sans avoir l’air de s’en alarmer le moins du monde. Nos médias auraient-ils perdu subitement toute déontologie?

Déjà, on se demande à quoi sert qu’il y ait une épidémie, si c’est pour que les gens défilent quand même dans les rues. Mais à voir qu’en plus, chacun se balade à visage découvert et sans la moindre distance physique de précaution, difficile de ne pas comprendre qu’une catastrophe sanitaire est en marche, à laquelle les forces de l’ordre biélorusses essaient tant bien que mal de faire face mais comment verbaliser autant de contrevenants à la fois? « La réaction des autorités n’a fait qu’augmenter le nombre des manifestations », se réjouit le  Huffington Post du 17/08/2020.  Ces prétendus « manifestants » (vraisemblablement d’extrême-droite et/ou adeptes de théories du complot) se croient peut-être invincibles? ont-ils seulement pensé aux autres, aux hospitaliers, aux infirmières? n’ont-ils pas, dans leur entourage, des personnes vulnérables?

Mais nous ne sommes pas au bout de nos surprises car contre toute attente, Emmanuel Macron tient le même discours que l’ensemble des médias: « L’Union européenne doit continuer de se mobiliser aux côtés des centaines de milliers de Biélorusses qui manifestent pacifiquement pour le respect de leurs droits », tweete-t-il dès le 16/08/2020. Comment le chef de l’État Français peut-il soutenir des égoïstes criminels? que lui est-il arrivé?

La Croix du 09/08/2020 nous livre quelques pistes de compréhension: en Biélorussie, « les revenus stagnent depuis dix ans, l’économie en crise limite la redistribution des richesses, et le chômage réel est en progression ». Nous avons du mal à imaginer qu’un tel pays puisse exister, mais quoi qu’il en soit n’y a-t-il pas moyen d’exprimer sa frustration sans contaminer tout le monde? N’ont-ils pas, là-bas, des réseaux sociaux par exemple? Selon BFMTV, il faut également prendre en compte « la sclérose et la corruption qui gangrènent l’État ». Mais comment pourrions-nous nous représenter, en France, ce que c’est qu’un État gangrené par la corruption? Nous n’en avons pas la moindre idée.

« La Covid-19 […] a marqué le début d’une crise aiguë », nous apprend finalement le Huffington Post du 17/08/2020. « Le système de santé n’a pu gérer l’expansion du virus qui a déjà provoqué des milliers de morts » [1]. Cette fois, nous tombons des nues. Des milliers de morts? En Europe? Comment est-ce possible? Le gouvernement biélorusse n’a donc pas songé à se doter d’un conseil scientifique, travaillant main dans la main avec les fleurons de l’industrie pharmaceutique afin de responsabiliser la population?

Justement non, et c’est là que le bât blesse: en Biélorussie les gens sont contraints à circuler librement, au lieu de raser les murs comme dans n’importe quelle démocratie normale. En effet, le président “exclut d’interdire aux citoyens de sortir de chez eux” (Les Echos 08/04/2020). Il faut dire qu’il s’agit d’un « régime au discours extrêmement populiste » (Europe 1) sous la houlette d’un « campagnard populiste » (Libération) devenu « pionnier européen du populisme autoritaire » (Le Figaro).

Entre nous, est-il permis de blâmer un peuple écrasé par le populisme? Loin de nous cette idée car toute réflexion faite, il saute aux yeux que nous avons affaire non à des aigris en mal de repères mus par la haine du vivre-ensemble, mais à une authentique mobilisation citoyenne dépassant les clivages, et refusant d’être déresponsabilisée par un régime illibéral!

Déjà en 2010, Le Point dressait un portrait éloquent d’Alexandre Loukachenko, « dirigeant paternaliste et autoritaire » “supportant difficilement la contradiction”, à la tête d’un « régime où les médias sont muselés », « dernier dictateur d’Europe » [2] qui « dirige ce pays d’une main de fer » et aurait développé « des penchants paranoïaques ». Inutile d’en dire plus, nous en savons déjà trop. Et nous nous repentons d’avoir douté un moment de la clairvoyance de notre Président, dont la pensée complexe ne l’est finalement pas tant que ça.

 Le cluster qui venait du froid

Nous aurions ouvert les yeux à temps, si nous n’étions pas passés à côté du cri d’alarme d’Andreï Vaitovich – journaliste et réalisateur – paru dans Libération dès le 15/04/2020, et au titre pourtant accrocheur: « La Biélorussie, une menace démocratique et sanitaire pour l’Europe ». Dans cette tribune bouleversifiante, nous découvrons l’insoutenable: « Pas de fermeture des écoles, restaurants, bars, boîtes de nuit, centres commerciaux, stades de foot », et ce malgré « les graffitis qui s’étalent sur les murs du pays et réclament un même mot: confinement. »

C’est à peine croyable. Dans les pays libres, on peut être mis en résidence surveillée à tout moment, et avant même d’avoir eu à le demander. Mais en Biélorussie – dernier pays où agit encore le KGB les choses ne sont pas si simples, et pour défendre un droit aussi élémentaire que celui d’être bouclé chez soi sous peine d’amende, il n’y a pas d’autre choix que de descendre dans la rue. Quel régime est-ce là? même Adolf Hitler n’aurait jamais refusé d’emmurer son peuple.

Ce qu’il faut comprendre d’abord c’est que Loukachenko – comme tous les dictateurs, si on y réfléchit bien – est fou. « Pour lui, la santé de ses concitoyens, mise en péril par la pandémie, est moins importante que son taux de popularité », tacle sans concessions le Huffington Post. Le fait que ce fils unique d’une fermière soit né de père inconnu a-t-il joué un rôle dans sa décision d’exterminer les habitants de son pays? Rien ne permet de l’exclure même si bien entendu, cela ne nous regarde pas. Une seule chose est sûre, un pareil individu ne mérite pas d’être sur Terre.

Pris au piège de sa vision archaïque, le satrape biélorusse  (dixit François Bonnet dans Mediapart) est dans le déni de la pandémie (ce qui ne surprend guère venant d’un paranoïaque): il voit dans cette crise une « psychose » alors que nous n’avons jamais été aussi ouverts et détendus, et aurait été jusqu’à utiliser l’expression « épidémie saisonnière » à propos du plus grand Virus de tous les temps, ce qui est une des pires insultes qu’on puisse faire à un agent pathogène. Comment un dirigeant qui ne respecte même pas le (ou la) Covid(e) 19 pourrait-il être compatible avec les valeurs républicaines? A ce stade, la question ne se pose même plus.

Début mai, en pleine explosion virale, alors que étions tous terrés derrière nos balcons à taper dans nos mains, Loukachenko n’a rien trouvé de mieux que de célébrer en plein air la victoire de 1945 sur nos amis allemands, ce qui est clairement une provocation stalinienne et un défi au monde libre.

Dans un contexte aussi effroyable, comment peut-il encore y avoir des dizaines de milliers de personnes dans les rues de Minsk, alors qu’en toute logique leur ville devrait déjà être rayée de la carte depuis des mois, ainsi que toutes celles des environs? C’est que malgré la désinvolture du régime et sa sécheresse de cœur, la mortalité n’est pas vraiment au rendez-vous en Biélorussie, classée au 63e rang mondial avec 86,2 morts par million d’habitants soit au bas mot cinq fois moins que la France (16e rang mondial avec 473,6 morts par million d’habitants), alors que le gouvernement français a pourtant démontré son ardeur en s’agitant d’une façon proprement vertigineuse.

Bien entendu nous ne sommes pas dupes face aux statistiques d’un ancien directeur de kolkhoze (de surcroît fils unique d’une fermière), mais ce qu’il faut d’abord voir ici c’est que même si elles étaient vraies, ces statistiques ne voudraient positivement rien dire. En effet nous savons maintenant que c’est lorsque la mortalité est au plus bas qu’il y a le plus de souci à se faire, car c’est justement un signe que le SARS-CoV-2 prépare quelque chose. N’en déplaise aux bisounours et à leurs courbes en cloche, qui peut croire qu’il s’agit d’un virus assez idiot pour tout lâcher, alors qu’il a une population sans défense sous la main?

L’insoutenable légèreté de la dictature

Bien qu’il mérite sans conteste le titre de pire leader mondial dans la gestion de la pandémie, il va sans dire que Loukachenko n’a pas ménagé ses efforts pour donner le change: le 12 février 2020 soit avant même l’apparition du premier cas dans le pays, l’entreprise publique Slavyanka lançait la production de masques “afin de munir les Biélorusses d’un matériel de protection et éviter la panique” (source Wikipedia).

Or chacun se souvient qu’à cette époque, nous savions déjà pertinemment que les masques ne sont d’aucune utilité (et la meilleure preuve, c’est que même les personnels soignants n’en avaient pas). Dès le 26 février, Olivier Véran était on ne peut plus clair: “aujourd’hui comme demain, une personne asymptomatique qui se rend dans des lieux publics n’a pas à porter de masque”. “Il n’y a pas de preuve que le port du masque dans la population apporterait un bénéfice”, confirmait Edouard Philippe. “Ce serait même plutôt le contraire”, ajoutait-il, pointant le danger imminent d’une « mauvaise utilisation ».

Pour éviter que les Français utilisent leur masque n’importe comment et nous plongent dans une 2e vague avant même d’avoir fini la première, un décret du 3 mars interdisait donc aux pharmaciens de leur en vendre: “Gare à ceux qui ne respectent pas la loi”, avertissait Le Monde du 16/04/2020. “Le 20 mars à Annecy, le gérant d’une officine a été poursuivi pour avoir vendu 230 masques à prix coûtant. Le lendemain, à Lyon, un praticien a été interpellé et placé en garde à vue pour ‘vente illicite de masques’. Tous deux risquent six mois de prison et 10 000 euros d’amende”.

Pendant ce temps, sous le régime ubuesque de l’autocrate biélorusse, des masques étaient mis à la disposition de la population malgré l’avis d’Edouard Philippe, d’Olivier Véran et de Sibeth Ndiaye… Comprenne qui pourra! Comme il fallait malheureusement s’y attendre, les autorités sanitaires internationales n’y ont vu que du feu: “le représentant de l’OMS déclare le 13 mars que le pays ne connaît aucun cas de transmission incontrôlée. Selon lui, ‘des mesures strictes ne sont pas recommandées à ce stade du point de vue de l’OMS, ce que fait la Biélorussie est suffisant pour le moment’”. Bref, un blanc-seing au laisser-faire, et une porte ouverte aux dérives les plus totalitaires. Un tel aveuglement, qui n’est pas sans rappeler celui des négociateurs de Munich à la veille des heures les plus sombres de notre Histoire, ne doit pas nous surprendre: nous savons que contrairement aux pays libres, les dictatures s’y entendent dans l’art de séduire, et que la poudre aux yeux est une de leurs armes favorites. 

“Le Belarus a réussi à maintenir un système de santé qui fournit un ensemble de soins à la population entière, qui est généralement gratuit pour le bénéficiaire. Cet accomplissement est remarquable”, écrivait ainsi en 2008, dans un style pour le moins tendancieux comme on peut le voir, la revue de l’Observatoire européen des systèmes et politiques de santé. Selon Wikipedia, “le pays dispose du plus grand nombre de lits d’hôpitaux par habitants d’Europe : 113 pour 10 000 habitants en 2014, contre 64 en France”. Comment expliquer un tel décalage avec la France, qui est pourtant le pays le plus avancé du monde dans tous les domaines? En réalité, il s’agit d’un choix. Certains pays mettent un point d’honneur idéologique à posséder un véritable arsenal de santé. En soignant les gens à tout bout de champ, ils espèrent minorer l’impact de l’épidémie à des fins évidentes de propagande, car autant être clairs, les pays affichant des taux de mortalité anormalement bas n’appartiennent pas toujours, loin s’en faut, au camp de la démocratie et de la transparence [3].

En ce qui nous concerne, nous avons fait le choix de la responsabilité, en n’hospitalisant que les mourants de façon à ne pas fausser les statistiques. Chez nous les chiffres sont fiables, car nous avons toujours veillé à ce qu’ils reflètent la catastrophe dans toute son ampleur. D’autre part nous avons découvert grâce au préfet Lallement (un de nos plus éminents spécialistes en épidémiologie) quelle est la véritable cause de la maladie: ceux qui sont hospitalisés, qu’on trouve dans les réanimations, sont ceux qui au début du confinement ne l’ont pas respecté.

Pourquoi la collectivité devrait-elle prendre en charge, au prix d’un pognon de dingue, des individus qui ont cru échapper aux règles de la démocratie et du vivre-ensemble, et viennent maintenant se plaindre parce qu’ils sont malades? Avec fermeté mais sans haine, nous les renvoyons chez eux avec une boîte de Doliprane. Et s’ils ne sont pas en état de comprendre ce qu’on leur dit, nous leur injectons du Rivotril histoire de les calmer une bonne fois pour toutes. Combien de fois faut-il que Jean Castex le répète? La démocratie, c’est la responsabilité.

En revanche, un pays où les urgences n’affichent pas complet, et où on peut sortir de chez soi sans risquer d’être interpellé par la police à tous les coins de rue, doit-il encore être considéré comme une démocratie?


[1] Il s’agit bien entendu de milliers de morts potentiels puisque depuis le début de la pandémie, le nombre total de décès enregistrés en Biélorussie est de 818 (ce qui laisse présager le pire si nous ne faisons rien).

[2] Expression de George W. Bush, ex-président américain et figure tutélaire de la gauche française en matière de paix et de démocratie.

[3] Morts du Covid 19 par million d’habitants dans les pays totalitaires, paternalistes ou illibéraux (ou les trois à la fois): Syrie 11; Cuba 10,8; Chine 3,3; Vietnam 0,4; Cambodge 0 (source Our World in Data).

Le prix de la liberté

Thomas Hollande étant momentanément indisponible (cf. Gala, 13/04/17), c’est finalement Emmanuel Macron qui a été nommé président de la République, à notre grand soulagement car pour un peu nous replongions dans les heures les plus sombres de notre histoire. Artistes et créatifs en tous genres, porteurs d’un regard sur le monde et résolument ancrés à gauche, nous allions sans aucun doute finir parqués entre des miradors, au beau milieu d’une foule de Maghrébins, de Roms et autres victimes naturelles de la société, à cause de l’audace invétérée de nos convictions. C’est dire si nous avons eu chaud!

L’hypothèse invraisemblable

« Tout le monde nous disait que c’était impossible, mais ils ne connaissaient pas la France! », beuglait notre sauveur au Carrousel du Louvre, le soir du 7 mai dernier. En effet, tel un chien famélique à qui on aurait balancé deux gamelles de viande avariée, le peuple français vient d’exercer son choix souverain: « une hypothèse invraisemblable il y a encore un an », renchérit Le Monde du 08/05/17, comme si l’invraisemblable était entre-temps devenu vraisemblable, par un effet de la grâce divine. Pourtant, certains n’arrivent pas à se défaire de l’impression étrange qu’on leur a enfoncé un président dans la gorge, et s’étonnent qu’un candidat aussi pathétique, à la tête d’un mouvement en carton-pâte, ait pu se frayer si facilement un chemin jusqu’à la première place du podium. Ils vont même jusqu’à se demander si l’avalanche surprenante de catastrophes qui ont neutralisé ses principaux adversaires – explosion de Fillon en plein vol (si l’on peut dire), sabordage en règle de la primaire du PS, suicide télévisé de Marine Le Pen, etc. – n’aurait pas quelque peu aidé le destin. Là où chacun s’accorde à ne voir qu’une suite banale de coïncidences plus énormes les unes que les autres, ils subodorent une main invisible (ou pour mieux dire, parfaitement visible), comme par exemple dans les radiations massives des listes électorales constatées le jour même du vote (plus de 16.000 rien qu’à Strasbourg). Toujours fidèle au poste, la normalosphère ne se laisse pas démonter pour si peu: « C’est normal ! Quand on change d’adresse il faut prévenir la mairie ! » explique Chtimi79, qui a repéré instantanément les 16.000 responsables de ce micmac. Mais il règne tout de même un parfum de suspicion, principalement chez ceux qui contre toute évidence, persistent à croire qu’il s’agissait d’une élection. [1]

Le vertige démocratique

Nous sommes si accoutumés à ce qu’on ne nous demande pas notre avis que l’idée de choisir qui va nous gouverner ressemble à un canular, qu’on le veuille ou non. Dans la vraie vie, choisissons-nous notre patron? Choisissons-nous le camion qui va nous passer dessus, ou la maladie que nous allons attraper? Tous les cinq ans, il nous faut cependant puiser dans notre inculture pour recruter un président de la République. Nous nous y attelons avec les moyens du bord, en tâchant de nous assurer qu’il présente bien, qu’il n’a pas dit de gros mots, et qu’il ne s’enfuira pas avec les napperons de la salle à manger. Cette opportunité qui nous est offerte, de passer en revue les candidats à la magistrature suprême comme s’ils postulaient à une place de chauffeur ou de majordome, ne va pas sans une certaine honte secrète, qui est le propre des satisfactions solitaires.

D’où notre hâte à faire de ce droit un devoir, pour ne pas dire une purge, consistant – lorsque nous avons la chance de ne pas avoir été radiés des listes électorales – à voter de préférence pour celui qui nous dégoûte le plus, dans une sorte de vertige de l’humiliation, au nom du « sauvetage nécessaire de la démocratie ». Notre mérite citoyen se mesurant à notre envie de vomir, il va sans dire que Macron a bénéficié d’un confortable avantage sur ses concurrents: son bilan catastrophique au sein du gouvernement, sa campagne aussi frelatée qu’hystérique, et son projet de saccage du droit du travail à coups d’ordonnances ne peuvent que donner la nausée, tout en consacrant l’effondrement définitif de la démocratie dans ce pays.

Travail, famille, patrie

Le fait que la France en marche soit un slogan du régime de Vichy ne doit donc pas nous troubler: capitulation et collaboration sont bel et bien les deux mamelles de la France, ce qu’illustre à merveille le réflexe pavlovien de nos candidats, qui courent se faire adouber par la chancelière allemande dès qu’une campagne présidentielle se profile à l’horizon [2]. Pour les législatives nous aurons certainement droit à un nouveau slogan, comme par exemple LE TRAVAIL REND LIBRE, qui comblera d’aise les nostalgiques de tous bords, tout en collant parfaitement à cette société ubérisée que nous appelons de nos vœux, où le chômage sera devenu un comportement criminel.

C’est donc en nous vautrant dans le pétainisme (comme à notre habitude) que nous avons finalement échappé au fascisme – mais chacun sait que cette victoire n’est pas gratuite, et nous nous apprêtons à payer le prix de la liberté. Car il s’est noué entre nous et nos dirigeants une sorte de pacte, aux termes duquel nous acceptons d’être peu à peu dépouillés de toute perspective d’avenir, en échange du maintien de notre hochet électoral, qui nous permet de nous sentir supérieurs au restant de l’humanité (ce qui n’est pas une mince consolation). Après tout, ne vaut-il pas mieux une république bananière que pas de république du tout? Et à tout prendre, l’esclavage n’est-il pas préférable à la dictature? Quand on a la chance de vivre en démocratie, il faut savoir garder l’esprit large, aussi nous nous abstiendrons de toute raillerie envers Emmanuel Macron, car nous avons compris que ce serait faire le lit des extrêmes. Nous adorerons nous faire détrousser et jeter à la rue, sous peine d’être taxés d’obscurantisme. En votant pour lui, nous avons donc perdu toute voix au chapitre. Mais est-ce si grave?


Notes

  1.  Pour le prochain scrutin présidentiel (si d’aventure il y en a un autre de prévu) aura-t-on la présence d’esprit de faire venir des observateurs de l’ONU?
  2. Macron, Fillon et Hamon se sont rués tous les trois à Berlin pour s’y livrer à un concours de salamalecs, mais l’inverse n’arrive évidemment jamais, et personne n’imagine un candidat allemand venant ramper devant nos « élites » pour se donner de la crédibilité dans son pays.

Penser printemps

Ultime pet de François Hollande à la face de ses électeurs, Emmanuel Macron est un produit qui se vend bien. Moitié anxiolytique, moitié analgésique, il a été spécialement conçu pour les peuples en phase terminale, ce qui explique pour une bonne part son succès dans l’hexagone. Sa campagne, qui ressemble à une pub soporifique pour de la crème dessert, marque un tournant dans la longue histoire de la lobotomie: cette fois-ci, on a atteint la moelle épinière. « Lorsque tout parfois semble perdu ou morose, il faut penser printemps », prêche notre nouvelle idole, qui même sous la torture, ne saurait guère en dire plus sur sa vision de la France. En même temps, quelqu’un qui travaille depuis des années à la démolition programmée du système social français [1] a-t-il vraiment besoin de se répandre en confidences? Ceux qui déplorent qu’il ne parle de rien n’ont probablement pas pensé à ce qu’il dirait s’il se mettait à parler de quelque chose.

Quand d’autres déroulent d’une voix morne le catalogue des privations qui nous attendent, le penseur de Bercy – présenté par L’Obs comme « énarque et philosophe » [sic] – nous enjoint de faire le « plein d’énergie » pour célébrer à l’unisson notre déconfiture. En fait nous vivons dans le meilleur des mondes possibles, mais le problème, c’est que nous ne nous en sommes pas encore aperçus. Et la solution de nos maux, c’est de voir le bon côté des choses (à tel point qu’on peut se demander, lui président, ce qu’il adviendra de ceux qui persistent à ne pas le voir). Contrairement à une idée reçue, ce n’est donc pas la politique que nous subissons qui doit changer, mais c’est à nous de changer pour nous adapter à cette politique: c’est ce que Macron appelle « le grand combat de la volonté contre le renoncement » (meeting à Bercy, 17/04/17), car « pour penser printemps, il ne faut pas non plus désespérer » (Clermont-Ferrand, 07/01/17). Ce qui lui tient lieu de « programme » est une sorte de kit de survie à base de sacro-sainte flexibilité, car quand le bateau coule, il y a intérêt à savoir nager! Loin de tout ce qui pourrait ressembler à de l’idéologie, ou même à des idées quelconques, l’approche se veut pragmatique, ce qui ne peut que nous réconforter. Avec Macron, la langue de bois a fait son temps. Place au gâtisme.

Le vote de raison

Comment annoncer à un mourant qu’il ne passera pas la nuit? telle est, dans notre pays, la délicate feuille de route de tout candidat à l’élection présidentielle. Plutôt que de nous écraser avec un bulldozer, Macron propose de nous poignarder dans le dos, grâce à un discours certes antisocial, mais pas spécialement raciste, ce qui lui vaut d’être salué comme l’antithèse indépassable de la menace extrémiste, les sondages se chargeant du reste. Programmé pour l’emporter sur la bête immonde, il lui faudra donc être encore plus bête, et encore plus immonde. Si on en croit ses états de service au sein du gouvernement précédent (CICE, Loi Travail, etc.), c’est chose faite depuis longtemps.

A l’inverse de l’idéologie (dont nous ne savons que trop les dangers), le « pragmatisme » dont se réclament Macron et ses amis, c’est par définition l’art de faire avec, autrement dit le choix du « toujours moins » (moins de social, moins de débat, moins d’états d’âme, etc.). Écoutons un spécialiste en la matière, Daniel Cohn-Bendit: « Je ne vote pas idéologiquement, je vote pour la personne la mieux placée », pontifie-t-il dans Le Monde du 26/02/17.

Lorsqu’on nous dit qu’il existe en France quelque chose d’encore plus réactionnaire, raciste et cynique que la gauche, nous avons tout d’abord du mal à le croire. Mais dans l’hypothèse où une telle chose existerait, avons-nous d’autre choix que de lui faire barrage par tous les moyens, y compris en votant à droite? Il ne s’agit pas ici de nos conditions de vie – que nous continuerons à sacrifier docilement jusqu’à notre dernier souffle – mais de ce que nous avons de plus sacré: notre fameuse « liberté d’expression », quitte à la balancer par-dessus bord comme le reste, les yeux rivés sur le trouillomètre IPSOS. Car comme à peu près tout ce que nous faisons dans la vie, le vote est d’abord un exercice d’autocensure: « Notre cœur va vers Mélenchon mais notre raison va vers Macron ! » constate jul03 dans la figarosphère, après s’être longuement observé ; « La raison, c’est Macron! » confirme YL depuis la mondosphère ; « J’ai conscience qu’il n’est pas de gauche mais […] la priorité est d’éliminer François Fillon, voilà pourquoi je pense peut-être voter pour Macron », confesse Noémie, étudiante (20 Minutes 14/04/17) , qui laisse entendre que le « pragmatisme », c’est aussi et avant tout l’art de se boucher le nez.

BHL a su le dire avec des mots simples et touchants, comme à son habitude: « Je préfère Emmanuel Macron parce que je ne connais pas, compte tenu de l’offre politique disponible, de meilleur moyen d’écarter ceux qui, dans la hargne ou l’amertume, naufragent la République » (LCI, 10/04/17) – de sorte que nous savons maintenant ce qui nous reste à faire. Entre l’amertume et la mort cérébrale, nous avons choisi.


Notes

1. « Ces réformes, qui touchent aux piliers du système social français, ont été annoncées sans aucune concertation préalable avec les partenaires sociaux. Il est fort probable que les discussions soient réduites au minimum, voire inexistantes, si Emmanuel Macron est élu. Bien qu’il garde le silence sur le sujet, des observateurs pensent qu’il n’hésitera pas à tout mettre en œuvre par ordonnances, ces ordonnances dont il a abusé pour faire passer la loi qui porte son nom. » (Mediapart, 10/03/17)

Erreurs de communication (2)

Jusqu’au Penelopegate, personne ne soupçonnait qu’il puisse exister un rapport entre la moralité d’un candidat et le contenu de son programme, même si le programme en question consiste à piller le pays de fond en comble. « Quand j’ai voté pour lui à la primaire c’était avant tout pour un projet », souligne Etienne, membre éminent de la normalosphère. « Moi je vote sur un programme. Y a t-il un autre candidat qui propose de réduire le déficit et la dette de notre pays? Voter pour un « sympathique candidat » qui financera ses promesses sur le dos des générations futures, n’est-ce pas un peu superficiel comme attitude ? » renchérit Les points sur les i, impatient de voter pour un candidat qui ne promet rien, et ne financera rien. On ne compte pourtant plus ceux qui élection après élection, jurent de nous étrangler à mains nues s’il le faut pour « réduire le déficit et la dette de notre pays », et aboutissent systématiquement au résultat inverse, c’est-à-dire à une explosion sans précédent de ce qu’ils avaient soi-disant entrepris de réduire, ne laissant aux générations futures que leurs yeux pour pleurer. Le vote des « cocus de la primaire » procède donc de la foi au sens strict, décuplée par la force de l’habitude, comme celle de tous les cocus dignes de ce nom.

(Re)dresser le pays

Il ne s’agit pas pour autant d’une croyance nigaude en l’amélioration de nos conditions d’existence (sur laquelle nous avons tiré un trait depuis longtemps), mais du vague espoir d’arriver à passer au travers des mailles du filet, en adoptant le profil le plus bas possible, qui est un des traits saillants du génie français. Classée depuis peu 5e puissance économique mondiale (Le Figaro, 06/10/16), la France n’a jamais été aussi proche de la faillite et comptera bientôt quelque 9 millions de pauvres, contre lesquels nous n’avons rien mais dont nous voudrions si possible éviter de faire partie [1]. Comment faire pour ne pas aggraver notre cas? Existe-t-il encore une chance d’apaiser les marchés? D’après Fillon, c’est loin d’être gagné: «nous sommes le pays le plus endetté de tous les grands pays développés», claironne-t-il à longueur de journée. Si nous tenons à garder la tête hors de l’eau, il va falloir y mettre le prix.

En période électorale, c’est à chaque fois le même casse-tête qui revient: comment faire pour que le débat politique n’en profite pas pour s’introduire dans nos vies, qui sont déjà assez compliquées comme ça? Sous bien des aspects, la candidature de Fillon répond à cette préoccupation puisqu’avec lui, il n’y a pas vraiment de choix: c’est la bourse ou la vie. C’est lui, ou les extrêmes (bien que la différence ne saute pas aux yeux). De même que la violence au cinéma est souvent présentée comme un gage de réalisme, la rhétorique punitive a quelque chose qui inspire confiance, c’est pourquoi nous prenons davantage en considération celui qui nous colle un couteau sous la gorge que celui qui se contente de demander l’aumône. Capable de rançonner jusqu’à ses propres enfants, le candidat de la droite et du centre ne manque donc pas de crédibilité.

En notre qualité d’électeurs souverains, nous allons d’abord à la rencontre d’un homme (voire d’une femme), avec l’espoir qu’il déclenchera assez de buzz autour de sa personne pour nous faire oublier l’abomination de son programme, et accepter le sort qui nous attend. Là encore, Fillon dépasse tout ce qu’on pouvait rêver. Mis en examen avec bientôt toute sa famille, il n’a à la bouche que la machination dont il est l’objet, et qui vise justement, selon lui, à le « faire taire ». Si la tornade médiatico-judiciaire qui s’est abattue sur lui a semé le trouble parmi sa garde rapprochée – composée de personnes souvent émotives, comme l’ineffable Bruno Le Maire – elle a en revanche galvanisé une base avide d’alternance, c’est-à-dire de continuation de la même chose, en pire si possible. « Ça me profite », analyse-t-il. « Ça provoque chez les Français un réflexe démocratique. Plus on m’attaque, plus je suis en forme. »  (Mediapart 25/03/17). L’aplomb avec lequel il se parjure en permanence n’est pas pour rien dans cette embellie: « je ne le pensais pas aussi solide, c’est bon pour la France », observe une militante de 76 ans  (Le Point 16/03/17).

Si Fillon veut bien reconnaître « quelques erreurs, notamment dans sa communication de crise » (Le Lab Europe 1, 14/02/17), la telenovela du Penelopegate a permis finalement de maintenir la campagne à un niveau intelligible par tous, en dépolitisant le débat au profit d’une approche plus intime: «Je ne considérais pas que je faisais de la politique» avoue justement Penelope Fillon au JDD le 04/03/17 – ce qui la rend soudain proche de nous, qui n’avions pourtant jamais entendu parler d’elle. Quelque part, nous n’avons aucune peine à nous reconnaître dans ce mélange d’ignorance, de soumission et d’effacement. Il ne reste plus à Fillon qu’à « casser la baraque et stupéfier le système », selon ses propres dires (Franceinfo 01/04/2017), car à présent c’est clair, il « ne peut pas perdre », estime Arno Klarsfeld dans l’Express du 20/02/17. « Parce que juridiquement et moralement, il n’est pas pire que les autres [sic]. Et que pour le reste, il est meilleur » – contrairement (toujours selon Arno Klarsfeld) à Emmanuel Macron. Mais tous ne sont pas de cet avis.

Le désert des Tartares

Si nous voulons savoir quel président nous allons élire le mois prochain, la solution la plus simple est d’interroger le patron du MEDEF, car il a l’habitude de le choisir pour nous. Et une qualité que nul ne peut nier à Pierre Gattaz, c’est l’exigence: l’Etat a beau lui injecter des dizaines de milliards par an, il lui en faut toujours plus. Tout aussi intransigeant dans le domaine des ressources humaines, Gattaz n’a pas attendu les révélation du Canard pour émettre des doutes sur la campagne de Fillon, qui emporté par sa dévotion sans limites pour la cause patronale, risque de mettre « le feu au pays », et « ce n’est pas bon » (BFM BUSINESS, 18/01/17). Du coup notre prophète national penche plutôt pour Macron, qu’il trouve « tout à fait intéressant », bien qu’il avoue ne rien savoir de son programme (ce qui est bien naturel). Autrement dit: n’importe quoi sauf Fillon. Car même si celui-ci est parvenu à incarner assez brillamment le vide politique et l’absence totale de perspectives, sa véritable erreur de communication est d’avoir cru qu’un candidat devait quand même arriver avec un programme sous le bras, aussi consternant soit-il. Tandis que pour Emmanuel Macron il n’y a rien de plus absurde, lorsqu’on est candidat à une élection, que d’avoir un programme: « c’est une erreur de penser que le programme est le cœur d’une campagne », professe-t-il  (et il le prouve).

gattaz

Comme tout larbin trop zélé pour être honnête, Fillon aurait-il fini par susciter une certaine défiance chez ses employeurs? Il ne faut pas oublier que ceux-ci vivent dans la hantise permanente d’une réaction sociale – ce qui, dans un sens, est compréhensible: lorsqu’on s’apprête à commettre un hold up (comme par exemple une énième augmentation de la TVA), on a toujours une petite boule au ventre. Et on ne rêve que d’une chose, que tout se passe vite et en douceur. Objectivement cette frayeur peut sembler ridicule tant la population française, ravagée elle aussi par la trouille, a l’habitude de se laisser dépouiller sans opposer de résistance. Mais il faut également se mettre à la place de Gattaz et de ses camarades, qu’une telle constance dans la reculade finit par déconcerter. Est-ce que cela peut réellement durer toujours? Au MEDEF c’est un peu comme dans Le désert des Tartares, à force de vivre dans l’obsession d’une contre-attaque qui n’arrive jamais, on en vient à croire que la moindre erreur de communication pourrait mettre le feu aux poudres. Dans ces conditions, n’est-il pas hasardeux, ou en tout cas prématuré, de se faire représenter par un individu aussi connoté politiquement que le maréchal Pétain?

De toute façon, lorsqu’il s’agit de mener une politique authentiquement patronale (mise à sac des services publics, précarisation de l’emploi, etc.) mieux vaut éviter de se tourner vers les leaders de droite, tout juste bons à rouler des mécaniques mais incapables de finir le travail, tellement on leur a appris dès l’enfance à se représenter le peuple comme une meute cherchant à les décapiter. Plus fiables, les leaders de gauche haïssent tout autant – sinon plus encore – le peuple, mais ont moins peur de lui cracher à la figure. Le revers de la médaille c’est que plus personne n’en veut, ni l’électorat de gauche, qui a fini par s’apercevoir qu’ils étaient de droite, ni l’électorat de droite, qui continue à croire qu’ils sont de gauche. Comment se sortir de là? Face à un personnel politique aussi dévalué, quels fonds de tiroirs peut-on encore racler?

macron

Il n’y a pas eu à chercher bien loin pour dénicher l’oiseau rare: en effet, la chance a voulu que le mouvement résolument « apolitique » d’Emmanuel Macron soit intimement lié à l’Institut Montaigne, le lobby ultralibéral à qui on doit les chapitres les plus saignants de l’évangile selon Fillon. Comme à son habitude, Macron s’empresse de clarifier les choses: bien qu’hébergé au domicile particulier de son directeur (Mediapart 07/04/16), « En Marche n’a et n’a jamais eu aucun lien d’aucune sorte avec l’Institut Montaigne », jure-t-il par tous les saints, tout en faisant disparaître l’adresse exacte d’En Marche sur son site de campagne. Issu d’un processus comparable à l’Immaculée Conception, Macron ne saurait avoir aucun lien avec personne, parce que c’est en quelque sorte le pluralisme à lui tout seul. Avec lui, finis les clivages et autres vieilleries: de quelque côté qu’on se tourne, il n’y a plus d’alternative.

La pédagogie du désespoir

Le programme de Macron, ce sont ses électeurs qui en parlent le mieux: Yves Gonnord, 80 ans, ex-patron de Fleury-Michon, fait partie de ceux qui n’en peuvent plus des erreurs de communication de François Fillon. Et pour la première fois de sa vie, il ne votera pas à droite, mais à droiche: « Etre jeune, ce n’est pas un défaut, au contraire », se console-t-il. « Et sur le plan économique, Macron a un programme très proche de celui de Fillon » (Le Parisien, 16/03/17). A grand renfort de paillettes, le renouveau (sang et larmes à tous les étages, mais avec le sourire) est donc en passe de surplomber l’alternance.

Car selon Macron, « la politique, c’est mystique ». Grand mystique lui aussi, le patron du MEDEF nous indique la seule voie possible, celle du « pragmatisme » (ou comment joindre l’inutile au désagréable): « Moi, je ne fais pas de politique du tout […] Il faut arrêter de politiser le dialogue social, arrêter de politiser l’économie de marché » implore-t-il sur France Inter le 07/04/16. Idéalement, il faudrait aussi arrêter de politiser l’élection présidentielle. Nous nous y efforçons tous, mais malheureusement «Le débat présidentiel n’a pas sonné la fin du clivage droite-gauche», s’inquiète Le Monde du 05/04/17, à l’unisson avec ses fidèles lecteurs: « Quand va-t-on enfin sortir de cet archaïsme Gauche / Droite? », trépigne Bip.

Chacun s’accorde à reconnaître que l’enjeu primordial d’une campagne électorale c’est de dévitaliser le débat, dans l’intérêt même de la démocratie, qui est quelque chose d’aussi fragile qu’une vieille gencive. Même si on ne peut pas décemment reprocher à Fillon d’être quelqu’un d’intelligent, il y a en lui une aspérité propre à susciter des réticences, et les réticences ne font pas de bien au « dialogue social » tel que le conçoivent Gattaz et ses compagnons de lutte, plutôt partisans du monologue social. Avec Macron, ils ont mis la main sur un concept encore plus vendeur que le désespoir: le néant. « Macron […] n’a pas d’idées aventureuses, et c’est tant mieux pour notre pays », s’enthousiasme rantanplan, un autre lecteur du Monde.

Il faut dire que l’ancien ministre de l’Economie fait l’unanimité dans la presse, où son incompétence est reconnue de tous: « un bilan économique global peu convaincant », « une croissance toujours en dents de scie », « sur le front du chômage, le bilan est peu reluisant », euphémise Le Monde du 30/08/16. Pour Les Echos, « il faut reconnaître que les résultats sont maigres ». D’où l’étonnement de cette même presse face à la ferveur délirante qu’il suscite dans le pays, si on en croit les nombreuses enquêtes d’opinion qu’elle est bien obligée de diffuser. Capable de mettre en transe des salles à moitié vides, comme à La Réunion ou à Marseille, Macron est sans conteste un phénomène inédit, à se demander pourquoi les enquêtes en question ne lui accordent que 25% d’intentions de vote, alors qu’il mérite au moins le double [2].

Lors du débat télévisé du 21/03/17, le jeune leader d’En Marche lève enfin le voile sur son programme: il veut une «politique française forte et responsable», ce qui est franchement une bonne nouvelle. A Marseille, il n’hésite pas à commenter l’actualité: « Quand je regarde Marseille, je vois une ville française », s’exclame-t-il. A Toulon, il se radicalise: « je revendique le droit de défendre la liberté radicale et la justice sociale radicale ». Ceux qui redoutent que Macron ne fomente une révolution peuvent toutefois se tranquilliser en relisant sa fameuse loi « pour la croissance, l’activité et l’égalité des chances économiques », imposée à coups de 49.3 en juillet 2015 et dépeinte par Le Monde diplomatique comme « un océan de reculs sociaux »: « si le projet apparaît comme un fourre-tout, il n’en possède pas moins une grande cohérence idéologique, que l’on peut résumer d’une formule : ‘Toujours moins' ».

Les 4% de la population qui voulaient encore de François Hollande ont enfin trouvé un débouché, et tout ce que le troisième âge compte d’esprits novateurs (Delanoë, Douste-Blazy, Bayrou, Collomb, Hue, Le Drian…) se rue sur cette soupe, qui si elle n’est pas populaire au plein sens du terme, semble en tout cas ragaillardir ces idéalistes en mal de repères. « Cette capacité à rassembler au-delà des clivages partisans force l’admiration », s’extasie La Croix du 24/03/17. Il est vrai qu’avec ce fan club digne de La chance aux chansons, on ne voit plus trop ce qui pourrait arrêter Emmanuel Macron, qui se présente à bon droit comme « le garant du renouvellement des visages » (Valeurs actuelles, 29/03/17).


Notes

1.  » 88 % de la population estime que la pauvreté va augmenter dans les cinq prochaines années, chiffre en hausse depuis 2004. […] Un quart de la population estime qu’il y a un risque personnel pour elle de devenir pauvre […] et 12 % se sentent déjà pauvres et ne peuvent donc pas le devenir. » (Observatoire des inégalités, 24 février 2017)

2. Il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis: « A deux semaines du 1er tour de l’élection présidentielle, Pierre Gattaz, le président du Medef, se prononce clairement pour François Fillon », nous apprend Le Parisien du 09/04/17. Les voies du Pragmatisme sont parfois impénétrables.