Jean Castex, du plancher des vaches aux feux de la rampe

Par une de ces coïncidences vertigineuses dont seule l’Histoire a le secret, le Covid 19 s’est soudain évaporé de nos écrans et de nos muqueuses, au moment même où des hordes de sous-hommes, en proie à la folie, déferlaient sur la fine fleur de l’univers civilisé.

Mais si nous avons guéri juste à temps pour nous mobiliser ensemble contre notre nouvel ennemi, s’agit-il seulement d’un hasard ? N’est-ce pas aussi grâce à la résilience opiniâtre d’une équipe gouvernementale de haut niveau, qui n’a reculé devant rien pour nous sauver malgré nous et quoi qu’il nous en coûte, des dangers que nous nous faisions courir à nous-mêmes ?

C’est au plus fort de ces moments difficiles que nous avons eu l’aubaine de nous entretenir en présentiel avec Jean Castex, le cerveau de Matignon.

En avril 2020, les Français découvraient avec émoi l’homme qui allait tour à tour les déconfiner, devenir premier ministre, et les confiner à nouveau. Stupéfiante trajectoire que celle d’une personnalité jusque-là inconnue du grand public, et qui a réussi à faire tant de choses en si peu de temps. Trois fois cas contact en moins d’un an, c’est l’homme de tous les records au sein du gouvernement, et on comprend sans peine qu’il ait été nommé à sa tête.

D’entrée de jeu nous sommes frappés par la détermination émanant de cette silhouette qui semble taillée à mains nues dans le territoire, et par le halo de rusticité qui l’enveloppe comme une effluve obsédante. Par quel mystère un homme aussi proche du niveau du sol, catapulté dans les méandres de la pensée complexe, est-il parvenu à nous réconcilier avec l’espoir ?

Tentative d’explication.


Monsieur le Premier ministre, on peut dire sans crainte de se tromper que l’année 2020 a été le théâtre de deux révélations majeures : le coronavirus, et vous.

J. CASTEX : C’est une comparaison élogieuse mais permettez-moi de vous le dire, c’est à nos concitoyens qu’il appartiendra de juger si je m’en suis montré digne.

Pour commencer, une question est sur toutes les lèvres : à l’heure où nous parlons, êtes-vous toujours cas contact ?

Pas aujourd’hui. C’est prévu normalement pour la semaine prochaine, à la sortie du conseil de défense sanitaire.

C’est clairement notre jour de chance, et une formidable bouffée d’espoir pour tous les Français. Pourtant, avant de devenir une star du gouvernement, vous étiez tellement ancré dans le local qu’à part Emmanuel Macron et les habitants de votre village, personne n’avait jamais entendu parler de vous. Que s’est-il passé ?

J’étais, il faut le dire, indétectable par nombre de nos concitoyens. Mais depuis longtemps déjà j’œuvrais pour le bien général avec un sens aigu, je pense, du sacrifice des autres.

Vous faites sans doute référence au plan hôpital 2007, dont vous avez été un des pères spirituels, et qui a contribué à une prise de conscience profonde du véritable état des choses ?

Il ne faut pas oublier que la situation était extrêmement préoccupante : les services étaient saturés de personnels passant leur temps à soigner des malades, au lieu de s’occuper de l’hôpital. Pour sauver notre système de santé il a fallu tordre le cou à l’ankylose grâce à un lourd travail de pédagogie, doublé d’une présence éprouvante sur le terrain. Mais la fluidification est à ce prix.

Malheureusement, on voit bien que chaque fois qu’un gouvernement cherche à introduire de la fluidité dans ce pays, il y a des fesses qui se serrent et des dents qui grincent. Selon une étude récente, un quart des soignants pensent au suicide.

Permettez-moi d’abord de rappeler à celles et ceux qui nous écoutent, que le suicide fait partie de la vie.

Sans parler de tous ceux qui sans qu’on arrive bien à deviner pourquoi, sont passés à l’acte en se jetant par la fenêtre.

Cela confirme, si besoin est, que nous étions au bord du précipice. Le problème, c’est que certains de nos concitoyens ne supportent pas la vérité. Ils ont vu la démolition de leurs conditions de travail comme une attaque personnelle, au lieu de prendre en compte l’intérêt général. Souvent, on n’a pas la hauteur de vue suffisante pour se regarder avec lucidité. C’est bien pourquoi il a fallu redoubler de pédagogie, même si c’est difficile.

La crise sanitaire a-t-elle joué un rôle d’électrochoc dans les consciences ?

Elle a mis au jour l’autre facette de l’impasse où nous sommes, et je dirais même sa facette la plus profonde : l’encombrement de hôpital par les patients, qui y vont pour un oui ou pour un non alors que s’ils restaient chez eux, nous n’aurions pas autant de soignants sur les bras. Je l’ai dit et le redis : « le meilleur moyen de soulager l’hôpital, c’est de ne pas tomber malade ».

Un message fort, et qui tombe sous le bon sens. Mais sera-t-il entendu ?

Ou comme on dit dans le Gers : ne te demande pas ce que l’hôpital peut faire pour te soulager, mais ce que tu peux faire pour soulager l’hôpital !

Un parcours difficile

Nous savons que votre temps est précieux, et l’heure est venue d’aborder des sujets un peu moins anecdotiques. Après plus d’un an, les Français n’ont toujours pas réussi à cerner complètement la personne que vous êtes. Entre le Déconfineur et l’homme de la terre, le chef du gouvernement et le chef de famille, où est le vrai Jean Castex ? En arrivant nous avons cru apercevoir votre fille, rentrant de l’école avec son cartable sur le dos.

La présence de ma famille est capitale. Si mon épouse et mes filles n’avaient pas emménagé ici avec moi, il m’aurait été impossible d’être Premier ministre.

Comment vivent-elles le fait d’habiter à l’hôtel Matignon? De la bouse aux dorures, le changement climatique n’a pas dû être facile…

Je le dis avec force : je n’en ai pas la moindre idée. Elles ont été réparties chacune dans une aile du bâtiment, de façon à limiter les risques de contamination. Je ne suis donc pas près de les revoir.

Malgré le civisme abnégationnel dont vous faites preuve au quotidien, vous avez subi des attaques glottophobes d’une violence inouïe sur les réseaux sociaux… Que faire lorsque la haine frappe la partie la plus intime de votre être, à savoir vos origines campagnardes  ?

C’est une situation extrêmement difficile mais j’ai appris à vivre ma différence, et à trouver la paix dans le fait d’être moi-même. Grâce au soutien de Laetitia Avia, ma confiance et ma propre estime s’accentuent jour après jour. Ensemble, nous avons suivi un stage D&I (diversité et inclusion) qui m’a ouvert les yeux sur ce que je suis au plus profond de l’intérieur de moi. Car tout le monde est un soldat face à cette crise. Il faut que nos concitoyens aient conscience que de même qu’ils ne choisissent pas les tendances sexuelles qui les dirigent, je n’ai pas choisi mon identité vocale. L’accent gersois n’est pas, comme une maladie, quelque chose qu’on décide d’attraper.

A propos de tendances, quelle est votre relation avec le président de la République ?

Je dirais que c’est une relation qui baigne dans le fluidisme solidaire : nous sommes fièr.e.s de nos singularités, et uni.e.s dans nos diversités. Lui non plus, je le dis avec gravité, n’a pas choisi d’être comme il est.

Parvenez-vous malgré tout à gérer la différence entre vos différences ? Nous nous posons la question à nous-mêmes car pendant les douze ans où vous avez végété au pied des Pyrénées, la ville lumière accédait au firmament de la modernité, sous l’impulsion d’un quinquennat résolument tourné vers le transformisme. Chacun sait, par exemple, que pour travailler auprès d’Emmanuel Macron il est préférable d’être gay friendly

C’est même, il faut dire la vérité aux gens, la seule condition exigée. Je partage bien entendu toutes les orientations du président, et ce d’autant plus que je n’oublie jamais, je vous prie de le croire, que c’est la mission que m’ont fixée nos concitoyens. Sans être à proprement parler gender free j’ai toujours été bicurieux, voire au besoin hétéroflexible.

Contrairement à ce que certains laissent entendre, vous êtes donc en phase avec les aléas de la réalité à l’échelon national ?

Je le dis et je le revendique devant vous : depuis qu’Emmanuel Macron a décidé de transformer le Conseil des ministres en soirée mousse, les échanges sont beaucoup plus fluides. Et les résultats sont palpables sur le terrain.

N’avez-vous pas eu quelquefois l’impression de pénétrer dans quelque chose de nouveau ?

Un bracelet inviolable nous est remis à l’entrée par la Croix Rouge, donc rien à craindre. Par ailleurs, toute ma vie j’ai privilégié l’approche digitale, qui seule permet de prendre en compte la diversité dans l’étendue de sa globalité : quoi de plus équitable que de se retrouver tous ensemble, comme des cornichons flottant dans leur bocal ?

Ce n’est pas nous qui dirons le contraire.

Dès les années 80, j’empruntais des pistes mousseuses pour aller au contact de mes concitoyens. C’est grâce à ce rapport tactile que j’ai pu échapper à la ségrégation langagière, pendant une période particulièrement difficile où ne l’oublions pas, le sarcasme régnait en toute impunité. Je peux le dire maintenant, c’est la mousse qui a fait de moi un homme, puis un ministre.

Vous êtes en même temps, d’une certaine manière, un miraculé de la discrimination positive. D’où votre engagement sur la question des sexualités plurielles, qui coule de source si on songe à votre croissance douloureuse.

En effet la discrimination est plus que jamais une priorité du gouvernement, et l’axe phare de son action.

Un sujet sensible et difficile

Au printemps dernier, en pleine hécatombe pandémique, on a vu fleurir sur les écrans parisiens une campagne étonnamment rafraîchissante de Santé Publique France, montrant des gens au physique quelconque en train de s’étreindre à visage découvert, et intitulée non pas « 135 euros d’amende » mais « face à l’intolérance, à nous de faire la différence ». Pouvez-vous nous en dire plus ?

Au départ c’était une idée du DGS, et chacun sait combien il est difficile de résister à l’enthousiasme communicatif de Jérôme Salomon. D’autant qu’il s’agit d’une campagne inspirante et populaire, visant à propulser l’acceptation au travers d’une approche résolument positive du polygenrisme participatif.

Pourtant on le voit, la France n’a jamais été aussi acceptante que depuis bientôt cinq ans…

En effet mais comme vous le savez, notre mission est de repousser toujours plus loin les limites du taux d’acceptance. D’où l’emploi répété du mot « oui » : oui, ma coloc est lesbienne ; oui, mon père est gay ; oui, ma petite-fille est trans, etc. Nous mettons le paquet pour élever l’esprit des Français car plus tôt nous en aurons fini avec la discriminance, mieux nous serons en situation d’entrevoir la lumière au bout du tunnel.

N’y a-t-il pas un risque que des images aussi empreintes de promiscuitance soient perçues comme une forme d’incitation au relâchement dans la distancialisation ? Peut-on totalement l’exclure ?

Croyez-moi : serrer une personne queer contre soi n’est en aucun cas du relâchement, mais un acte d’inclusivité responsable. C’est même parfois, j’ose le dire, un acte de résilistance contre soi-même.

Il n’y a aucun doute là-dessus, mais les Français seront-ils à même de surmonter l’apparente contradiction entre ces personnes qui s’agglutinent en toute impunité, et un précédent clip de Santé Publique France représentant une mamie assassinée à coups de bisous par toute sa famille ?

Ce clip visait une famille hétérocentrée pétrie de certitudes dangereuses, évoluant dans une illusion de normalité propice au relâchement. Rien à voir, donc, avec les personnes victimes de plaisanteries, qui méritent notre amour. Dans cette crise l’impératif de distancialisation concerne avant tout les enfants, qui hélas, sont souvent très présents dans la cellule familiale.

« Ma petite-fille est trans » est donc un message destiné aux mineurs ?

Face à des traitements qui n’existent pas, et à des vaccins qui nous ne le dirons jamais assez et j’en suis la preuve vivante, ne fonctionnent pas, le changement de sexe reste en effet le seul moyen efficace d’éviter l’hécatombe finale, car les scientifiques ont découvert que le virus (un peu comme la mort) tue moins les femmes que les hommes. Or, nous devons regarder les choses en face : dans leur immense majorité les enfants ne sont ni trans, ni gays, et n’ont pas de coloc lesbienne. De plus, la plupart ont deux parents de sexe différent, ce qui ne simplifie pas les choses.

Autant dire qu’il reste du pain sur la planche… A ce propos, votre fille a-t-elle fait son coming out ?

Pas encore, mais on va essayer de tenter le banco pour qu’elle s’autopositionne avant ses onze ans. J’y mets le maximum de pédagogie car la situation est complexe, et je ne vous cache pas que c’est difficile.

Heureusement, vous formez avec Olivier Véran un tandem inébranlable, et pour ainsi dire fusionnel, qui apparaît aux yeux de tous comme l’ultime rempart face à l’inéluctable.

Le secret de notre efficacité, c’est que nous avons fait le pari de conjuguer les intelligences.

Cela se voit tout de suite, d’ailleurs 99% des Français considèrent que vous êtes faits l’un pour l’autre.

Je dois le dire, ce ministre est un véritable prodige de la science, qui ne dort jamais et dont le cerveau est en perpétuelle mutation, exactement comme le SARS-CoV-2.

Justement, à quoi devons-nous nous attendre face à des variants de plus en plus nombreux et aux noms chaque fois plus inquiétants ? Aujourd’hui, êtes-vous en capacité de pouvoir nous donner la date de la prochaine vague ?

Face à ce fléau qui n’en finit pas de de surprendre le monde entier et mêmes les planètes environnantes, je reste pleinement ancré dans le temps présent et dans la France profonde : au printemps prochain, les Français vont pouvoir décider eux-mêmes s’ils gardent le variant actuel, ou s’ils préfèrent en changer.

Espérons qu’ils n’en changeront pas !

Comme dit un proverbe gersois : souvent Covid varie, bien fol est qui s’y fie !