LE PRIX DE LA LIBERTÉ

Thomas Hollande étant momentanément indisponible (cf. Gala, 13/04/17), c’est finalement Emmanuel Macron qui a été nommé président de la République, à notre grand soulagement car pour un peu nous replongions dans les heures les plus sombres de notre histoire. Artistes et créatifs en tous genres, porteurs d’un regard sur le monde et résolument ancrés à gauche, nous allions sans aucun doute finir parqués entre des miradors, au beau milieu d’une foule de Maghrébins, de Roms et autres victimes naturelles de la société, à cause de l’audace invétérée de nos convictions. C’est dire si nous avons eu chaud!

L’hypothèse invraisemblable

« Tout le monde nous disait que c’était impossible, mais ils ne connaissaient pas la France! », beuglait notre sauveur au Carrousel du Louvre, le soir du 7 mai dernier. En effet, tel un chien famélique à qui on aurait balancé deux gamelles de viande avariée, le peuple français vient d’exercer son choix souverain: « une hypothèse invraisemblable il y a encore un an », renchérit Le Monde du 08/05/17, comme si l’invraisemblable était entre-temps devenu vraisemblable, par un effet de la grâce divine. Pourtant, certains n’arrivent pas à se défaire de l’impression étrange qu’on leur a enfoncé un président dans la gorge, et s’étonnent qu’un candidat aussi pathétique, à la tête d’un mouvement en carton-pâte, ait pu se frayer si facilement un chemin jusqu’à la première place du podium. Ils vont même jusqu’à se demander si l’avalanche surprenante de catastrophes qui ont neutralisé ses principaux adversaires – explosion de Fillon en plein vol (si l’on peut dire), sabordage en règle de la primaire du PS, suicide télévisé de Marine Le Pen, etc. – n’aurait pas quelque peu aidé le destin. Là où chacun s’accorde à ne voir qu’une suite banale de coïncidences plus énormes les unes que les autres, ils subodorent une main invisible (ou pour mieux dire, parfaitement visible), comme par exemple dans les radiations massives des listes électorales constatées le jour même du vote (plus de 16.000 rien qu’à Strasbourg). Toujours fidèle au poste, la normalosphère ne se laisse pas démonter pour si peu: « C’est normal ! Quand on change d’adresse il faut prévenir la mairie ! » explique Chtimi79, qui a repéré instantanément les 16.000 responsables de ce micmac. Mais il règne tout de même un parfum de suspicion, principalement chez ceux qui contre toute évidence, persistent à croire qu’il s’agissait d’une élection. [1]

Le vertige démocratique

Nous sommes si accoutumés à ce qu’on ne nous demande pas notre avis que l’idée de choisir qui va nous gouverner ressemble à un canular, qu’on le veuille ou non. Dans la vraie vie, choisissons-nous notre patron? Choisissons-nous le camion qui va nous passer dessus, ou la maladie que nous allons attraper? Tous les cinq ans, il nous faut cependant puiser dans notre inculture pour recruter un président de la République. Nous nous y attelons avec les moyens du bord, en tâchant de nous assurer qu’il présente bien, qu’il n’a pas dit de gros mots, et qu’il ne s’enfuira pas avec les napperons de la salle à manger. Cette opportunité qui nous est offerte, de passer en revue les candidats à la magistrature suprême comme s’ils postulaient à une place de chauffeur ou de majordome, ne va pas sans une certaine honte secrète, qui est le propre des satisfactions solitaires.

D’où notre hâte à faire de ce droit un devoir, pour ne pas dire une purge, consistant – lorsque nous avons la chance de ne pas avoir été radiés des listes électorales – à voter de préférence pour celui qui nous dégoûte le plus, dans une sorte de vertige de l’humiliation, au nom du « sauvetage nécessaire de la démocratie ». Notre mérite citoyen se mesurant à notre envie de vomir, il va sans dire que Macron a bénéficié d’un confortable avantage sur ses concurrents: son bilan catastrophique au sein du gouvernement, sa campagne aussi frelatée qu’hystérique, et son projet de saccage du droit du travail à coups d’ordonnances ne peuvent que donner la nausée, tout en consacrant l’effondrement définitif de la démocratie dans ce pays.

Travail, famille, patrie

Le fait que la France en marche soit un slogan du régime de Vichy ne doit donc pas nous troubler: capitulation et collaboration sont bel et bien les deux mamelles de la France, ce qu’illustre à merveille le réflexe pavlovien de nos candidats, qui courent se faire adouber par la chancelière allemande dès qu’une campagne présidentielle se profile à l’horizon [2]. Pour les législatives nous aurons certainement droit à un nouveau slogan, comme par exemple LE TRAVAIL REND LIBRE, qui comblera d’aise les nostalgiques de tous bords, tout en collant parfaitement à cette société ubérisée que nous appelons de nos vœux, où le chômage sera devenu un comportement criminel.

C’est donc en nous vautrant dans le pétainisme (comme à notre habitude) que nous avons finalement échappé au fascisme – mais chacun sait que cette victoire n’est pas gratuite, et nous nous apprêtons à payer le prix de la liberté. Car il s’est noué entre nous et nos dirigeants une sorte de pacte, aux termes duquel nous acceptons d’être peu à peu dépouillés de toute perspective d’avenir, en échange du maintien de notre hochet électoral, qui nous permet de nous sentir supérieurs au restant de l’humanité (ce qui n’est pas une mince consolation). Après tout, ne vaut-il pas mieux une république bananière que pas de république du tout? Et à tout prendre, l’esclavage n’est-il pas préférable à la dictature? Quand on a la chance de vivre en démocratie, il faut savoir garder l’esprit large, aussi nous nous abstiendrons de toute raillerie envers Emmanuel Macron, car nous avons compris que ce serait faire le lit des extrêmes. Nous adorerons nous faire détrousser et jeter à la rue, sous peine d’être taxés d’obscurantisme. En votant pour lui, nous avons donc perdu toute voix au chapitre. Mais est-ce si grave?


Notes

  1.  Pour le prochain scrutin présidentiel (si d’aventure il y en a un autre de prévu) aura-t-on la présence d’esprit de faire venir des observateurs de l’ONU?
  2. Macron, Fillon et Hamon se sont rués tous les trois à Berlin pour s’y livrer à un concours de salamalecs, mais l’inverse n’arrive évidemment jamais, et personne n’imagine un candidat allemand venant ramper devant nos « élites » pour se donner de la crédibilité dans son pays.
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PENSER PRINTEMPS

Ultime pet de François Hollande à la face de ses électeurs, Emmanuel Macron est un produit qui se vend bien. Moitié anxiolytique, moitié analgésique, il a été spécialement conçu pour les peuples en phase terminale, ce qui explique pour une bonne part son succès dans l’hexagone. Sa campagne, qui ressemble à une pub soporifique pour de la crème dessert, marque un tournant dans la longue histoire de la lobotomie: cette fois-ci, on a atteint la moelle épinière. « Lorsque tout parfois semble perdu ou morose, il faut penser printemps », prêche notre nouvelle idole, qui même sous la torture, ne saurait guère en dire plus sur sa vision de la France. En même temps, quelqu’un qui travaille depuis des années à la démolition programmée du système social français [1] a-t-il vraiment besoin de se répandre en confidences? Ceux qui déplorent qu’il ne parle de rien n’ont probablement pas pensé à ce qu’il dirait s’il se mettait à parler de quelque chose.

Quand d’autres déroulent d’une voix morne le catalogue des privations qui nous attendent, le penseur de Bercy – présenté par L’Obs comme « énarque et philosophe » [sic] – nous enjoint de faire le « plein d’énergie » pour célébrer à l’unisson notre déconfiture. En fait nous vivons dans le meilleur des mondes possibles, mais le problème, c’est que nous ne nous en sommes pas encore aperçus. Et la solution de nos maux, c’est de voir le bon côté des choses (à tel point qu’on peut se demander, lui président, ce qu’il adviendra de ceux qui persistent à ne pas le voir). Contrairement à une idée reçue, ce n’est donc pas la politique que nous subissons qui doit changer, mais c’est à nous de changer pour nous adapter à cette politique: c’est ce que Macron appelle « le grand combat de la volonté contre le renoncement » (meeting à Bercy, 17/04/17), car « pour penser printemps, il ne faut pas non plus désespérer » (Clermont-Ferrand, 07/01/17). Ce qui lui tient lieu de « programme » est une sorte de kit de survie à base de sacro-sainte flexibilité, car quand le bateau coule, il y a intérêt à savoir nager! Loin de tout ce qui pourrait ressembler à de l’idéologie, ou même à des idées quelconques, l’approche se veut pragmatique, ce qui ne peut que nous réconforter. Avec Macron, la langue de bois a fait son temps. Place au gâtisme.

Le vote de raison

Comment annoncer à un mourant qu’il ne passera pas la nuit? telle est, dans notre pays, la délicate feuille de route de tout candidat à l’élection présidentielle. Plutôt que de nous écraser avec un bulldozer, Macron propose de nous poignarder dans le dos, grâce à un discours certes antisocial, mais pas spécialement raciste, ce qui lui vaut d’être salué comme l’antithèse indépassable de la menace extrémiste, les sondages se chargeant du reste. Programmé pour l’emporter sur la bête immonde, il lui faudra donc être encore plus bête, et encore plus immonde. Si on en croit ses états de service au sein du gouvernement précédent (CICE, Loi Travail, etc.), c’est chose faite depuis longtemps.

A l’inverse de l’idéologie (dont nous ne savons que trop les dangers), le « pragmatisme » dont se réclament Macron et ses amis, c’est par définition l’art de faire avec, autrement dit le choix du « toujours moins » (moins de social, moins de débat, moins d’états d’âme, etc.). Écoutons un spécialiste en la matière, Daniel Cohn-Bendit: « Je ne vote pas idéologiquement, je vote pour la personne la mieux placée », pontifie-t-il dans Le Monde du 26/02/17.

Lorsqu’on nous dit qu’il existe en France quelque chose d’encore plus réactionnaire, raciste et cynique que la gauche, nous avons tout d’abord du mal à le croire. Mais dans l’hypothèse où une telle chose existerait, avons-nous d’autre choix que de lui faire barrage par tous les moyens, y compris en votant à droite? Il ne s’agit pas ici de nos conditions de vie – que nous continuerons à sacrifier docilement jusqu’à notre dernier souffle – mais de ce que nous avons de plus sacré: notre fameuse « liberté d’expression », quitte à la balancer par-dessus bord comme le reste, les yeux rivés sur le trouillomètre IPSOS. Car comme à peu près tout ce que nous faisons dans la vie, le vote est d’abord un exercice d’autocensure: « Notre cœur va vers Mélenchon mais notre raison va vers Macron ! » constate jul03 dans la figarosphère, après s’être longuement observé ; « La raison, c’est Macron! » confirme YL depuis la mondosphère ; « J’ai conscience qu’il n’est pas de gauche mais […] la priorité est d’éliminer François Fillon, voilà pourquoi je pense peut-être voter pour Macron », confesse Noémie, étudiante (20 Minutes 14/04/17) , qui laisse entendre que le « pragmatisme », c’est aussi et avant tout l’art de se boucher le nez.

BHL a su le dire avec des mots simples et touchants, comme à son habitude: « Je préfère Emmanuel Macron parce que je ne connais pas, compte tenu de l’offre politique disponible, de meilleur moyen d’écarter ceux qui, dans la hargne ou l’amertume, naufragent la République » (LCI, 10/04/17) – de sorte que nous savons maintenant ce qui nous reste à faire. Entre l’amertume et la mort cérébrale, nous avons choisi.


Notes

1. « Ces réformes, qui touchent aux piliers du système social français, ont été annoncées sans aucune concertation préalable avec les partenaires sociaux. Il est fort probable que les discussions soient réduites au minimum, voire inexistantes, si Emmanuel Macron est élu. Bien qu’il garde le silence sur le sujet, des observateurs pensent qu’il n’hésitera pas à tout mettre en œuvre par ordonnances, ces ordonnances dont il a abusé pour faire passer la loi qui porte son nom. » (Mediapart, 10/03/17)

ERREURS DE COMMUNICATION (2)

Jusqu’au Penelopegate, personne ne soupçonnait qu’il puisse exister un rapport entre la moralité d’un candidat et le contenu de son programme, même si le programme en question consiste à piller le pays de fond en comble. « Quand j’ai voté pour lui à la primaire c’était avant tout pour un projet », souligne Etienne, membre éminent de la normalosphère. « Moi je vote sur un programme. Y a t-il un autre candidat qui propose de réduire le déficit et la dette de notre pays? Voter pour un « sympathique candidat » qui financera ses promesses sur le dos des générations futures, n’est-ce pas un peu superficiel comme attitude ? » renchérit Les points sur les i, impatient de voter pour un candidat qui ne promet rien, et ne financera rien. On ne compte pourtant plus ceux qui élection après élection, jurent de nous étrangler à mains nues s’il le faut pour « réduire le déficit et la dette de notre pays », et aboutissent systématiquement au résultat inverse, c’est-à-dire à une explosion sans précédent de ce qu’ils avaient soi-disant entrepris de réduire, ne laissant aux générations futures que leurs yeux pour pleurer. Le vote des « cocus de la primaire » procède donc de la foi au sens strict, décuplée par la force de l’habitude, comme celle de tous les cocus dignes de ce nom.

(Re)dresser le pays

Il ne s’agit pas pour autant d’une croyance nigaude en l’amélioration de nos conditions d’existence (sur laquelle nous avons tiré un trait depuis longtemps), mais du vague espoir d’arriver à passer au travers des mailles du filet, en adoptant le profil le plus bas possible, qui est un des traits saillants du génie français. Classée depuis peu 5e puissance économique mondiale (Le Figaro, 06/10/16), la France n’a jamais été aussi proche de la faillite et comptera bientôt quelque 9 millions de pauvres, contre lesquels nous n’avons rien mais dont nous voudrions si possible éviter de faire partie [1]. Comment faire pour ne pas aggraver notre cas? Existe-t-il encore une chance d’apaiser les marchés? D’après Fillon, c’est loin d’être gagné: «nous sommes le pays le plus endetté de tous les grands pays développés», claironne-t-il à longueur de journée. Si nous tenons à garder la tête hors de l’eau, il va falloir y mettre le prix.

En période électorale, c’est à chaque fois le même casse-tête qui revient: comment faire pour que le débat politique n’en profite pas pour s’introduire dans nos vies, qui sont déjà assez compliquées comme ça? Sous bien des aspects, la candidature de Fillon répond à cette préoccupation puisqu’avec lui, il n’y a pas vraiment de choix: c’est la bourse ou la vie. C’est lui, ou les extrêmes (bien que la différence ne saute pas aux yeux). De même que la violence au cinéma est souvent présentée comme un gage de réalisme, la rhétorique punitive a quelque chose qui inspire confiance, c’est pourquoi nous prenons davantage en considération celui qui nous colle un couteau sous la gorge que celui qui se contente de demander l’aumône. Capable de rançonner jusqu’à ses propres enfants, le candidat de la droite et du centre ne manque donc pas de crédibilité.

En notre qualité d’électeurs souverains, nous allons d’abord à la rencontre d’un homme (voire d’une femme), avec l’espoir qu’il déclenchera assez de buzz autour de sa personne pour nous faire oublier l’abomination de son programme, et accepter le sort qui nous attend. Là encore, Fillon dépasse tout ce qu’on pouvait rêver. Mis en examen avec bientôt toute sa famille, il n’a à la bouche que la machination dont il est l’objet, et qui vise justement, selon lui, à le « faire taire ». Si la tornade médiatico-judiciaire qui s’est abattue sur lui a semé le trouble parmi sa garde rapprochée – composée de personnes souvent émotives, comme l’ineffable Bruno Le Maire – elle a en revanche galvanisé une base avide d’alternance, c’est-à-dire de continuation de la même chose, en pire si possible. « Ça me profite », analyse-t-il. « Ça provoque chez les Français un réflexe démocratique. Plus on m’attaque, plus je suis en forme. »  (Mediapart 25/03/17). L’aplomb avec lequel il se parjure en permanence n’est pas pour rien dans cette embellie: « je ne le pensais pas aussi solide, c’est bon pour la France », observe une militante de 76 ans  (Le Point 16/03/17).

Si Fillon veut bien reconnaître « quelques erreurs, notamment dans sa communication de crise » (Le Lab Europe 1, 14/02/17), la telenovela du Penelopegate a permis finalement de maintenir la campagne à un niveau intelligible par tous, en dépolitisant le débat au profit d’une approche plus intime: «Je ne considérais pas que je faisais de la politique» avoue justement Penelope Fillon au JDD le 04/03/17 – ce qui la rend soudain proche de nous, qui n’avions pourtant jamais entendu parler d’elle. Quelque part, nous n’avons aucune peine à nous reconnaître dans ce mélange d’ignorance, de soumission et d’effacement. Il ne reste plus à Fillon qu’à « casser la baraque et stupéfier le système », selon ses propres dires (Franceinfo 01/04/2017), car à présent c’est clair, il « ne peut pas perdre », estime Arno Klarsfeld dans l’Express du 20/02/17. « Parce que juridiquement et moralement, il n’est pas pire que les autres [sic]. Et que pour le reste, il est meilleur » – contrairement (toujours selon Arno Klarsfeld) à Emmanuel Macron. Mais tous ne sont pas de cet avis.

Le désert des Tartares

Si nous voulons savoir quel président nous allons élire le mois prochain, la solution la plus simple est d’interroger le patron du MEDEF, car il a l’habitude de le choisir pour nous. Et une qualité que nul ne peut nier à Pierre Gattaz, c’est l’exigence: l’Etat a beau lui injecter des dizaines de milliards par an, il lui en faut toujours plus. Tout aussi intransigeant dans le domaine des ressources humaines, Gattaz n’a pas attendu les révélation du Canard pour émettre des doutes sur la campagne de Fillon, qui emporté par sa dévotion sans limites pour la cause patronale, risque de mettre « le feu au pays », et « ce n’est pas bon » (BFM BUSINESS, 18/01/17). Du coup notre prophète national penche plutôt pour Macron, qu’il trouve « tout à fait intéressant », bien qu’il avoue ne rien savoir de son programme (ce qui est bien naturel). Autrement dit: n’importe quoi sauf Fillon. Car même si celui-ci est parvenu à incarner assez brillamment le vide politique et l’absence totale de perspectives, sa véritable erreur de communication est d’avoir cru qu’un candidat devait quand même arriver avec un programme sous le bras, aussi consternant soit-il. Tandis que pour Emmanuel Macron il n’y a rien de plus absurde, lorsqu’on est candidat à une élection, que d’avoir un programme: « c’est une erreur de penser que le programme est le cœur d’une campagne », professe-t-il  (et il le prouve).

gattaz

Comme tout larbin trop zélé pour être honnête, Fillon aurait-il fini par susciter une certaine défiance chez ses employeurs? Il ne faut pas oublier que ceux-ci vivent dans la hantise permanente d’une réaction sociale – ce qui, dans un sens, est compréhensible: lorsqu’on s’apprête à commettre un hold up (comme par exemple une énième augmentation de la TVA), on a toujours une petite boule au ventre. Et on ne rêve que d’une chose, que tout se passe vite et en douceur. Objectivement cette frayeur peut sembler ridicule tant la population française, ravagée elle aussi par la trouille, a l’habitude de se laisser dépouiller sans opposer de résistance. Mais il faut également se mettre à la place de Gattaz et de ses camarades, qu’une telle constance dans la reculade finit par déconcerter. Est-ce que cela peut réellement durer toujours? Au MEDEF c’est un peu comme dans Le désert des Tartares, à force de vivre dans l’obsession d’une contre-attaque qui n’arrive jamais, on en vient à croire que la moindre erreur de communication pourrait mettre le feu aux poudres. Dans ces conditions, n’est-il pas hasardeux, ou en tout cas prématuré, de se faire représenter par un individu aussi connoté politiquement que le maréchal Pétain?

De toute façon, lorsqu’il s’agit de mener une politique authentiquement patronale (mise à sac des services publics, précarisation de l’emploi, etc.) mieux vaut éviter de se tourner vers les leaders de droite, tout juste bons à rouler des mécaniques mais incapables de finir le travail, tellement on leur a appris dès l’enfance à se représenter le peuple comme une meute cherchant à les décapiter. Plus fiables, les leaders de gauche haïssent tout autant – sinon plus encore – le peuple, mais ont moins peur de lui cracher à la figure. Le revers de la médaille c’est que plus personne n’en veut, ni l’électorat de gauche, qui a fini par s’apercevoir qu’ils étaient de droite, ni l’électorat de droite, qui continue à croire qu’ils sont de gauche. Comment se sortir de là? Face à un personnel politique aussi dévalué, quels fonds de tiroirs peut-on encore racler?

macron

Il n’y a pas eu à chercher bien loin pour dénicher l’oiseau rare: en effet, la chance a voulu que le mouvement résolument « apolitique » d’Emmanuel Macron soit intimement lié à l’Institut Montaigne, le lobby ultralibéral à qui on doit les chapitres les plus saignants de l’évangile selon Fillon. Comme à son habitude, Macron s’empresse de clarifier les choses: bien qu’hébergé au domicile particulier de son directeur (Mediapart 07/04/16), « En Marche n’a et n’a jamais eu aucun lien d’aucune sorte avec l’Institut Montaigne », jure-t-il par tous les saints, tout en faisant disparaître l’adresse exacte d’En Marche sur son site de campagne. Issu d’un processus comparable à l’Immaculée Conception, Macron ne saurait avoir aucun lien avec personne, parce que c’est en quelque sorte le pluralisme à lui tout seul. Avec lui, finis les clivages et autres vieilleries: de quelque côté qu’on se tourne, il n’y a plus d’alternative.

La pédagogie du désespoir

Le programme de Macron, ce sont ses électeurs qui en parlent le mieux: Yves Gonnord, 80 ans, ex-patron de Fleury-Michon, fait partie de ceux qui n’en peuvent plus des erreurs de communication de François Fillon. Et pour la première fois de sa vie, il ne votera pas à droite, mais à droiche: « Etre jeune, ce n’est pas un défaut, au contraire », se console-t-il. « Et sur le plan économique, Macron a un programme très proche de celui de Fillon » (Le Parisien, 16/03/17). A grand renfort de paillettes, le renouveau (sang et larmes à tous les étages, mais avec le sourire) est donc en passe de surplomber l’alternance.

Car selon Macron, « la politique, c’est mystique ». Grand mystique lui aussi, le patron du MEDEF nous indique la seule voie possible, celle du « pragmatisme » (ou comment joindre l’inutile au désagréable): « Moi, je ne fais pas de politique du tout […] Il faut arrêter de politiser le dialogue social, arrêter de politiser l’économie de marché » implore-t-il sur France Inter le 07/04/16. Idéalement, il faudrait aussi arrêter de politiser l’élection présidentielle. Nous nous y efforçons tous, mais malheureusement «Le débat présidentiel n’a pas sonné la fin du clivage droite-gauche», s’inquiète Le Monde du 05/04/17, à l’unisson avec ses fidèles lecteurs: « Quand va-t-on enfin sortir de cet archaïsme Gauche / Droite? », trépigne Bip.

Chacun s’accorde à reconnaître que l’enjeu primordial d’une campagne électorale c’est de dévitaliser le débat, dans l’intérêt même de la démocratie, qui est quelque chose d’aussi fragile qu’une vieille gencive. Même si on ne peut pas décemment reprocher à Fillon d’être quelqu’un d’intelligent, il y a en lui une aspérité propre à susciter des réticences, et les réticences ne font pas de bien au « dialogue social » tel que le conçoivent Gattaz et ses compagnons de lutte, plutôt partisans du monologue social. Avec Macron, ils ont mis la main sur un concept encore plus vendeur que le désespoir: le néant. « Macron […] n’a pas d’idées aventureuses, et c’est tant mieux pour notre pays », s’enthousiasme rantanplan, un autre lecteur du Monde.

Il faut dire que l’ancien ministre de l’Economie fait l’unanimité dans la presse, où son incompétence est reconnue de tous: « un bilan économique global peu convaincant », « une croissance toujours en dents de scie », « sur le front du chômage, le bilan est peu reluisant », euphémise Le Monde du 30/08/16. Pour Les Echos, « il faut reconnaître que les résultats sont maigres ». D’où l’étonnement de cette même presse face à la ferveur délirante qu’il suscite dans le pays, si on en croit les nombreuses enquêtes d’opinion qu’elle est bien obligée de diffuser. Capable de mettre en transe des salles à moitié vides, comme à La Réunion ou à Marseille, Macron est sans conteste un phénomène inédit, à se demander pourquoi les enquêtes en question ne lui accordent que 25% d’intentions de vote, alors qu’il mérite au moins le double [2].

Lors du débat télévisé du 21/03/17, le jeune leader d’En Marche lève enfin le voile sur son programme: il veut une «politique française forte et responsable», ce qui est franchement une bonne nouvelle. A Marseille, il n’hésite pas à commenter l’actualité: « Quand je regarde Marseille, je vois une ville française », s’exclame-t-il. A Toulon, il se radicalise: « je revendique le droit de défendre la liberté radicale et la justice sociale radicale ». Ceux qui redoutent que Macron ne fomente une révolution peuvent toutefois se tranquilliser en relisant sa fameuse loi « pour la croissance, l’activité et l’égalité des chances économiques », imposée à coups de 49.3 en juillet 2015 et dépeinte par Le Monde diplomatique comme « un océan de reculs sociaux »: « si le projet apparaît comme un fourre-tout, il n’en possède pas moins une grande cohérence idéologique, que l’on peut résumer d’une formule : ‘Toujours moins' ».

Les 4% de la population qui voulaient encore de François Hollande ont enfin trouvé un débouché, et tout ce que le troisième âge compte d’esprits novateurs (Delanoë, Douste-Blazy, Bayrou, Collomb, Hue, Le Drian…) se rue sur cette soupe, qui si elle n’est pas populaire au plein sens du terme, semble en tout cas ragaillardir ces idéalistes en mal de repères. « Cette capacité à rassembler au-delà des clivages partisans force l’admiration », s’extasie La Croix du 24/03/17. Il est vrai qu’avec ce fan club digne de La chance aux chansons, on ne voit plus trop ce qui pourrait arrêter Emmanuel Macron, qui se présente à bon droit comme « le garant du renouvellement des visages » (Valeurs actuelles, 29/03/17).


Notes

1.  » 88 % de la population estime que la pauvreté va augmenter dans les cinq prochaines années, chiffre en hausse depuis 2004. […] Un quart de la population estime qu’il y a un risque personnel pour elle de devenir pauvre […] et 12 % se sentent déjà pauvres et ne peuvent donc pas le devenir. » (Observatoire des inégalités, 24 février 2017)

2. Il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis: « A deux semaines du 1er tour de l’élection présidentielle, Pierre Gattaz, le président du Medef, se prononce clairement pour François Fillon », nous apprend Le Parisien du 09/04/17. Les voies du Pragmatisme sont parfois impénétrables.

ERREURS DE COMMUNICATION (1)

De toutes les accusations subies par François Fillon, la plus absurde est certainement l’accusation d’hypocrisie, tant rien n’indique qu’il soit plus apte à la dissimulation qu’un attelage de bourrins. Il suffit de revoir son « grand oral » face aux pontes un rien dubitatifs de la Fondation Concorde [1], en mars 2016, pour voir qu’à l’époque déjà, la dentelle n’était pas son fort: d’emblée, il annonce ni plus ni moins qu’un « blitzkrieg » à coups d’ordonnances, de votes bloqués et de 49.3, pour « changer le climat de l’économie et le climat du travail dans notre pays » en reprenant les recettes qui ont fait le succès du quinquennat actuel – sauf que cette fois-ci, au lieu de parler de mesures de gauche, on parlerait de mesures de droite. Sur le plan symbolique, c’est considérable. En effet, pourquoi ne pas appeler un chat un chat?

« Je veux prolonger la tension politique », jure-t-il. « Pour prolonger cette tension […] il faut organiser un référendum en septembre, qui permet de maintenir l’état de tension électorale dans le pays, et donc de rendre très très difficile la contestation sociale pendant cette période. […] Si on fait tout ça, on crée un choc qui à mon sens, rend très très très [sic] difficile la réaction sociale que vous craignez […] Il y a des secteurs de l’action publique qu’il faut progressivement éteindre, ou transférer au secteur privé. […] Je propose des mesures de diminution de la dépense sociale […] le plus rapidement possible, le plus rapidement supportable [sic] ».

Car François Fillon, c’est d’abord une méthode: tension, choc, diminution, extinction. Le but n’est pas nouveau: faire, encore et encore, des économies (qui diable ne rêve pas d’en faire?), à condition bien sûr que ces économies ne s’appliquent pas aux membres de la Fondation Concorde, mais au restant de la population. Seul problème, comment s’y prendre pour que celle-ci accepte qu’on lui plonge encore davantage la tête sous l’eau, et qu’on la dépouille du peu qui lui reste? La réponse de Fillon est tellement évidente que personne n’y avait songé: il suffit de ne pas lui demander son avis. Nouveau champion de la lutte des classes, Fillon la remet au goût du jour, avec une transparence qui frise l’ingénuité. A l’entendre, l’ultra-droite de gauche du tandem Hollande-Valls n’était qu’un hors d’oeuvre, en comparaison de ce qu’il nous prépare. L’autisme va monter d’un cran.

Vue d’ensemble (Les Echos, 27/11/16):
– Ratiboiser: le Code du travail, les allocations chômage, les effectifs de la fonction publique et le système de santé
– Réduire à néant: la taxation du capital
– Augmenter: la TVA, l’âge légal de départ à la retraite et les places de prison
– Augmenter sans limites (autres que la mort par épuisement): la durée légale du travail, jusqu’à ce que l’adjectif « légal » ait totalement disparu de la circulation

C’est tellement brillant et novateur qu’on se demande forcément comment il a pu trouver ça tout seul. Chacun le sait maintenant, François Fillon a le goût du travail en équipe, d’autre part il est aussi proche que faire se peut d’Henri de Castries, à l’époque président de l’Institut Montaigne (et PDG d’AXA): « Souvent classé comme libéral, l’institut […] propose une forte réduction des dépenses publiques notamment en augmentant le temps de travail des fonctionnaires et dans le secteur privé, en rendant dégressive l’indemnité chômage, en créant une franchise de remboursement médical, enfin en réduisant les allocations familiales » (source Wikipedia). Autrement dit, il a suffi à Fillon d’effectuer un copier-coller pour accoucher de son programme, au terme de ce qu’il n’hésite pas à nommer « un travail de fond ». En tout cas s’il y en a un qu’on ne risque pas de taxer de populisme, c’est bien lui, car ceux qu’il a entrepris de caresser dans le sens du poil ne sont pas à proprement parler le peuple, mais les membres éclairés (et d’autant plus anxieux) de son auditoire patronal, qu’il s’évertue à rasséréner en mettant à leur disposition tout l’arsenal répressif de l’État: après son passage, ce pays n’aura plus de république que le nom, il s’y engage solennellement.

Quant aux membres de la France d’en bas, il est temps qu’ils réalisent qu’à force de dépenser tout ce qu’ils gagnent, ils se sont mis tout seuls dans la dèche. Comme c’est le discours qu’ils ont l’habitude de gober depuis des décennies, ils devraient normalement en redemander. Contrairement à François Fillon et à ses proches, l’électeur français vit dans l’angoisse perpétuelle du châtiment, et il est prêt à toutes les expiations pourvu qu’il se sente, enfin, « responsabilisé ». Il pourra justement compter sur Fillon pour l’accuser de tous les maux, et lui annoncer des représailles sans fin – témoin le titre de son livre, rédigé selon lui par sa fille et publié en 2006: « La France peut supporter la vérité ».

D’un blitzkrieg l’autre

Un pareil amateur de blitzkrieg n’aura pas manqué d’apprécier la vivacité avec laquelle le parquet national financier lui est tombé dessus, suite aux révélations du Canard Enchaîné à propos de son penchant invétéré pour les emplois présumés fictifs. En découvrant que son futur tortionnaire a pu commettre des indélicatesses avec l’argent public, la normalosphère grimpe aux rideaux, prête à reprendre la Bastille: « Toute la famille au gibet de Montfaucon…. Avec visite organisée, cars de tourisme et parkings sans limite de temps », vocifère Jean-Yves Le Roy dans la section commentaires du Monde« [Des] internautes se positionnent sur le plan de la morale et en appellent à la probité de François Fillon [sic]. «Cet emploi absolument immoral et à la grande limite de la légalité est une honte pour notre droite et ne respecte en rien les valeurs de travail et de probité prônées par le candidat», développe Haralde 37″ – « Comment confier le sort de notre pays à un candidat aussi peu clairvoyant que se révèle être Mr Fillion avec cette affaire, qui s’entête avec un égo insoupçonné , qui nie la volonté des Francais! Mr Fillion a utilisé, certes comme d’autres parlementaires, sénateurs, notre argent c’est grave, mais lui se présente à la Présidence de la République! C’est tellement clair il doit renoncer! » adjure EARTHONE (Le Figaro, 26/01/2017).

Et pourtant… Au lendemain de la chute de Jérôme Cahuzac – qu’on nous avait vendu, sur la seule foi de sa mine peu avenante, comme l’incarnation du « sérieux budgétaire » – Emmanuel Todd expliquait déjà pourquoi « ce qu’il ne faut surtout pas faire, c’est s’imaginer que c’est une exception »: « La notion même d’austérité est véhiculée par des gens qui ne sont pas nets, est véhiculée par des pourris. […] La dette publique, c’est des riches qui ont prêté leur trop d’argent à l’Etat. Donc les gens qui gèrent la rigueur, […] qui veulent maintenir l’Etat en état de servir les intérêts de la dette publique, sont des gens qui travaillent pour les riches. […] La rigueur, c’est quelque chose qui a pour objet d’éviter ce qui apparaîtra un jour comme inévitablement nécessaire, c’est-à-dire le défaut sur les dettes. […] Des sociétés avancées ne peuvent pas fonctionner si de plus en plus d’argent va aux gens qui ont trop d’argent. […] Le mur de la réalité qui est devant tous les gouvernements occidentaux, […] c’est qu’il va falloir effacer des dettes, et il va falloir spolier les riches ».


De tels propos résonnent bien sûr comme un blasphème à nos oreilles vertueuses, toutefois personne n’est étonné d’apprendre que la dette publique, dont on nous les rebat constamment, a « quadruplé en seulement 22 ans »  (Le Figaro, 30/09/15). Elle est devenue « structurelle », comme à peu près tout ce qui nous arrive (chômage des jeunes, chute du niveau de vie, violence dans les banlieues, etc.). Elle fait désormais partie du décor, comme le couloir de la mort autour de la cellule du condamné. Dans le même temps, le patrimoine global des 500 Français les plus riches a atteint 460 milliards d’euros, « soit cinq fois plus qu’il y a 20 ans », se félicite Challenges dans son classement 2015 des 500 fortunes de France.

« Le problème de la dette va sans cesse s’aggraver », insiste Todd lors d’un autre entretien, car « les riches adorent la dette publique » (on l’adorerait à moins), et « les banques ont besoin de prêter ». A y regarder de près, il se pourrait même qu’elles en vivent? Une chose est sûre: en 2016, dette publique ou pas, la France reste la « championne des pays qui versent le plus de dividendes aux actionnaires », selon Boursorama (21/02/17). Que demande le peuple?

Selon l’agence Reuters,  le principal détenteur français de la dette du pays n’est autre que le géant de l’assurance AXA, qui loue en privé les services du candidat à la présidentielle (Franceinfo, 08/02/17), et accessoirement rédige son programme [2]. Par exemple, pour « sauver notre système de santé »,  AXA et Fillon ont trouvé la solution: lui couper les bras et les jambes (« focaliser l’assurance publique universelle sur des affections graves […], et l’assurance privée sur le reste » – Le Monde, 13/12/16), « une proposition interprétée par beaucoup comme une manière de privatiser en partie le système de santé français » (BFM BUSINESS, 07/02/2017).

Heureusement, il ne s’agit là que d’une erreur de communication, que Fillon s’empresse de rectifier dans Le Figaro du 12/12/16« Mes détracteurs me soupçonnent de vouloir «privatiser» l’Assurance-maladie et diminuer les remboursements. C’est évidemment faux! ». Fort de cet argumentaire imparable, le voici donc reparti comme en quarante, jusqu’à ce que l’enquête du Canard plonge la médiasphère dans la stupeur, et la « droite républicaine » dans l’affolement.

La logique des choses

Bref rappel des faits:
– Contre toute attente et tel le Sauveur entre ses deux larrons, Fillon remporte une primaire qui l’oppose à deux « favoris » dont le premier est un repris de justice notoire (prise illégale d’intérêt, diffamation), et l’autre sous le coup d’une double mise en examen (financement illégal de campagne électorale, corruption active, trafic d’influence, etc., etc.). Tous trois ont travaillé – si l’on peut dire – au sein du même gouvernement, et appartiennent au même parti, dont l’activité prédominante consiste à dilapider les cotisations de ses adhérents à coups de fausses factures, quitte à finir régulièrement au bord de la faillite.
– Son projet de saccage définitif du service public équivaut, de son propre aveu, à une déclaration de guerre contre l’ensemble de la population, et nos pudiques commentateurs ont cru voir une référence assez vintage au thatchérisme de leur jeunesse dans ce qui rappelle plutôt le Chili de Pinochet et de ses Chicago Boys [3]. La Dame de fer, pourtant peu avare de louanges envers son ami putschiste, reconnaissait en 1982 que « certaines des mesures prises au Chili seraient inacceptables en Grande-Bretagne, où il existe des institutions démocratiques » (source Wikipedia). Mais chacun sait qu’en France, celles-ci ont l’habitude de connaître des hauts et des bas – et Fillon, adepte repenti de la « réforme prudente », lorgne ouvertement vers le bas.

Pour reprendre la terminologie d’Emmanuel Todd, nous avons donc affaire au candidat d’un parti pourri (ce qu’on appelle en langage courant une association de malfaiteurs), porteur d’un programme pourri,  et nous trouvons le moyen de nous étonner parce que lui-même n’est pas de première fraîcheur: « Francois Fillon n’aurait jamais fait ce score si les électeurs de la primaire […] avaient été informés de l’emploi de Mme Fillon et de ses enfants », assure Pibrac depuis le tréfonds de la Mondosphère. Ils étaient pourtant informés de tout le reste…


Notes

  1. Présentée sobrement comme un « think tank d’inspiration libérale ».
  2. Henri de Castries « a travaillé dès 2013 sur le programme du vainqueur de la primaire de la droite et l’a aidé à lever de l’argent pour sa campagne présidentielle. Il pourrait devenir un membre important du gouvernement de Fillon si celui-ci gagne la présidentielle de 2017. » (source Wikipedia) – « Mon engagement ne date pas d’aujourd’hui. Cela fait longtemps que je connais François Fillon et, depuis les cinq années qu’il a passées à Matignon, je suis convaincu qu’il est capable […] de redonner espoir aux Français. » (Le Figaro, 16/01/2017)
  3. « Peu avant d’être assassiné par la dictature, l’économiste et diplomate Orlando Letelier reproche aux Chicago Boys le fait que leur « projet économique doit être imposé de force. » Il ajoute que ‘cela s’est traduit par l’élimination de milliers de personnes, […] et l’incarcération de plus de 100 000 personnes en trois ans. […] Au Chili, la régression pour la majorité et la liberté économique pour une poignée de privilégiés sont l’envers et l’endroit de la même médaille.' » (source Wikipedia)

LA DÉMOCRATIE SANS FRONTIÈRES

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Dans une vibrionnante tribune intitulée « En France, les femmes sont libres » (Huffington Post, 05/09/2016) Manuel Valls s’est fixé dernièrement un nouveau challenge pédagogique: faire entrer dans le crâne d’une journaliste étrangère les concepts de principes républicains  et de  laïcité à la française. A lire ses explications pour le moins embrouillées, on devine que la tâche est rude. D’ailleurs il concède, bon prince, à propos de la laïcité: « Je sais combien cette singularité française a du mal à être comprise à l’étranger ». Car il faut bien le reconnaître, la laïcité « à la française » n’a pas grand-chose à voir avec celle des autres. Il en va de même pour les « principes républicains », inconnus dans le reste du monde, ce qui explique le fait qu’en France les femmes soient libres, contrairement à celles qui vivent ailleurs.

Difficile de lui donner tort: nos principes ne manquent pas de susciter la perplexité hors de l’hexagone, notamment à l’ONU qui voit dans les arrêtés anti-burkini une « interdiction discriminatoire » et « stupide » (Le Monde,  30/08/16). Certains ont du mal à comprendre qu’au pays autoproclamé de la liberté et de la tolérance, celles-ci doivent s’exercer sous contrainte policière, à coups de procès-verbaux et d’humiliations publiques. Prompts à s’imaginer les Français comme autre chose que des animaux, ils continuent à ne pas voir ce qui fait notre singularité : la passion de l’obéissance.

La France étant aussi le pays de l’égalité (c’est écrit sur la boîte), on serait bien en peine d’y dénicher la moindre trace de rapports de force, d’antagonismes de classes ou autres vieilleries de ce genre. Il y a bien quelques inégalités ici ou là (une personne sur sept sous le seuil de pauvreté), qu’on s’emploie naturellement à « réduire », sans le moindre résultat car les inégalités c’est un peu comme le terrorisme ou la sclérose en plaques, un phénomène quasiment impossible à expliquer, et contre lequel on lutte avec les moyens du bord, c’est-à-dire en commençant par relativiser les choses. D’autant que les prêcheurs de la gauche libérale nous mettent régulièrement en garde: à trop vouloir prendre ces questions au premier degré, on a vite fait de basculer dans l’extrémisme, quitte à se retrouver à la lisière du fascisme… Est-ce bien raisonnable?

Pour rester fréquentables nous avons donc mis le social de côté au profit des valeurs, notion suffisamment protéiforme pour que tout le monde s’y retrouve, et auréolée d’une noblesse indéfinissable. Nous avons pris de la hauteur vis-à-vis des sempiternels  clivages partisans, et pour réaliser ce bond qualitatif il a suffi de ressortir de nos armoires l’imagerie des années trente, avec ses démocraties, ses dictateurs, son Bien et son Mal absolus. Désormais c’est pour la démocratie et elle seule que nous roulons, à l’image de nos aïeux unis dans la résistance contre la dictature et la barbarie. A présent que les idéologies ont prouvé leurs dangers, comme on dit, s’avouer de droite ou de gauche n’émeut de toute façon plus grand-monde. On peut même être des deux à la fois, ce qui n’est pas un mince progrès, et exercer sa liberté d’opinion sans se sentir obligé d’en avoir une.

Notre ennemi ce n’est plus la finance mais l’oppressionla haine, le sexisme, etc. Le langage des valeurs c’est comme une lessive à laquelle aucune tache ne résiste: sa vertu essentielle est de pouvoir légitimer à peu près tout, à commencer par les décisions du gouvernement, qui en ont souvent bien besoin. C’est la certitude, inestimable, de ne plus jamais se tromper de camp. « L’occident est allé au secours de population qui luttaient contre des régimes dictatoriaux et oppresseurs.[…] La France ne se déshonorera pas à soutenir des dictatures ou à fermer les yeux sur leurs agissements » s’autocongratule Franck C, membre zélé de la normalosphère, à propos du désastre syrien. Il est clair que l’appartenance à la démocratie, jointe à une notre foi servile en ses représentants, confère à chacun d’entre nous une autorité morale sur le restant de l’espèce humaine. Résolument optimistes, nous ne sommes pas à court de munitions pour rendre le monde meilleur, et ne désespérons pas qu’il finisse un jour par trouver grâce à nos yeux.

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Pacifistes, forcément pacifistes

L’actuelle incarnation du Mal, l’ennemi public numéro un du monde libre, c’est bien sûr et plus que jamais le président syrien, « dictateur sanguinaire qui tue son propre peuple » depuis plus de cinq ans, alors que tout le monde pensait que ce serait l’inverse.  Dès le 9 mai 2011, l’Union européenne « condamne notamment les tirs à balles réelles lors des manifestations pacifistes ». Inutile de rappeler qu’à cette nouvelle, le sang et les  valeurs  de François Hollande n’ont fait qu’un tour, au point qu’à peine élu président il s’est empressé de larguer en douce aux pacifistes en question tout ce qu’il fallait pour étriper en bonne et due forme les forces de l’ordre syriennes. Plus tard (bien plus tard même), il s’en est expliqué: «On ne pouvait pas laisser les seuls Syriens, qui préparaient la démocratie (…), être sans armes», car «les rebelles syriens méritent tout notre soutien» (Le Parisien, 21/08/14).

Aussi elliptique que faire se peut, le chef de l’État ne juge pas utile de préciser qui sont les rebelles en question, ni ce qu’ils ont fait au juste pour mériter  tout notre soutien, ni en quoi ils préparent une démocratie quelconque. Il lui a suffi de mentionner qu’ils « faisaient face […] aux armées du dictateur Bachar al-Assad »  pour que nous les parions automatiquement de toutes les vertus. Dans notre imaginaire préformaté ils sont devenus autant de résistants en puissance, et ce n’est pas parce que nous passons l’éponge sur les bavures de la police française que nous sommes disposés à tolérer celles des autres… En mars 2011, avant qu’on ait eu le temps de se demander pourquoi les premiers tirs avaient eu lieu, la réponse avait déjà atterri dans nos assiettes, prête à être avalée: si les forces de sécurité syriennes ont tiré sur des manifestants, c’est parce qu’elles sont au service d’un dictateur, autrement dit c’est dans leur nature de le faire. Quoi de plus logique? Penser qu’elles aient pu le faire pour une autre raison ne serait-il pas, d’une certaine manière, un début de complaisance envers la barbarie ?

Passablement différente est la version du père Frans van der Lugt, prêtre hollandais résidant en Syrie et témoin direct des événements: « Dès le début il y a eu le problème des groupes armés, qui font aussi partie de l’opposition… L’opposition de la rue […] est armée et emploie fréquemment la violence brutale, dans le seul but d’en rejeter la responsabilité sur le gouvernement […] Dès le début, les mouvements de protestation n’étaient pas purement pacifiques. Dès le début j’ai vu des manifestants armés qui défilaient dans les manifestations tirer les premiers sur la police. Très souvent la violence des forces de sécurité était une réaction contre la violence brutale des rebelles armés ».

«Il y a aussi des sunnites pro-Bachar al-Assad, et les rebelles n’ont pas le soutien de la majorité» (cath.ch). Il faut avouer qu’en France, c’est un peu pareil: les auteurs d’attentats et les tueurs de flics ne jouissent pas non plus d’un franc soutien de la population, et nous avons sûrement des progrès à faire de ce côté-là. « Pour le Père Frans, l’opinion publique internationale est mal informée sur ce qui se passe vraiment en Syrie. […] Les chrétiens, comme d’autres minorités […] préfèrent cependant dans leur majorité le système actuel, garantissant la laïcité, craignant l’arrivée au pouvoir d’un régime islamiste qui les marginaliserait ». Cette bienveillance à peine voilée envers le « boucher de Damas » ne pouvait pas durer éternellement, et le père van der Lugt a été liquidé de deux balles dans la tête le 7 avril 2014, semble-t-il par les amis de Laurent Fabius, à savoir les rebelles modérés du front al-Nosra (source Wikipedia).

Toujours est-il que sa version des faits est corroborée par Le Parisien du 20 mars 2011, soit au tout début du « soulèvement pacifique »: « Des centaines de manifestants ont mis le feu dimanche au Palais de justice et à d’autres bâtiments et voitures à Deraa au sud de Damas, après des heurts avec les forces de l’ordre qui ont fait un mort et 100 blessés, selon des témoins. […]  Les protestataires ont également incendié des locaux des sociétés de téléphonie mobile MTN et Syriatel. […] Des bandes de malfaiteurs ont attaqué des hôpitaux à Deraa et mis le feu à des biens publics et privés, semant la terreur parmi les habitants. Elles ont tiré sur la police qui n’a pas riposté » (confirmé par Libération le 24 mars 2011). On comprend mieux ce que François Hollande appelle « préparer la démocratie ».

Quant au Monde, il a fait ce qu’il sait faire le mieux, c’est-à-dire ne pas informer du tout, histoire de continuer à nous vendre le plus longtemps possible ses « manifestants pacifistes ». C’est ainsi que le 19/03/12, on y découvre « [qu’]un an après le début du soulèvement, le terrorisme et la lutte armée sont en train de prendre le pas sur la protestation populaire ». Si la foule avait mis le feu au Palais de justice de Paris, Le Monde aurait-il mis là aussi un an à s’en apercevoir?

« L’engrenage infernal »

Pour embobiner convenablement l’opinion, il faut souvent se résoudre à inverser la chronologie des causes et des effets, quitte à sombrer dans l’invraisemblance la plus caricaturale, qui est devenue la marque de fabrique du Monde (exemple parmi bien d’autres, mais qui reste quand même un modèle du genre). Dans le cas syrien, l’enchaînement des événements est présenté selon un ordre immuable, destiné à valider en continu le radotage présidentiel, en vertu duquel « Bachar Al-Assad est à l’origine du problème » (Le Monde, 28/09/15).

La caractérisation du régime comme une machine à réprimer permet de lui coller sur le dos toutes les atrocités du conflit, selon le principe de la propagande guerrière qui veut qu’il y ait deux camps en présence, l’un qui fait la guerre (celui de la dictature), et l’autre qui ne la fait pas (celui des pacifistes). Même si elle a le mérite d’être intellectuellement à la portée du public français, cette logique de cour de récré a du mal à rester plausible sur la durée. Et les choses se compliquent avec l’entrée en scène de l’Etat islamique (Daech pour les intimes), dont les vidéos, qui font un tabac sur Youtube, ne brillent pas spécialement par leur pacifisme. A partir de 2014 les puissances occidentales se retrouvent contraintes d’échafauder cahin-caha, dans le ciel syrien, une « coalition antiterroriste » pour faire mine de bombarder cette organisation dont elles ont toujours pensé le plus grand bien.

C’est un véritable déchirement pour François Hollande, qui « s’était toujours refusé à frapper l’Etat islamique en Syrie » car ce n’est jamais très loyal de bombarder ses amis, et en l’occurrence « qui frappe Daech conforte Bachar », analyse Le Monde du 02/11/15. Qu’à cela ne tienne, notre champion de la synthèse par le bas lutte désormais contre « l’alliance du terrorisme et de la dictature » (Le Monde, 28/09/15), expression qui suppose que non content d’être un  tyran, Assad est par-dessus le marché un parrain de l’Etat islamique, c’est-à-dire l’allié de ceux qui ont juré sa perte. Le paradoxe n’est qu’apparent, si on en croit l’argumentaire pour le moins expéditif d’Atlantico (10/09/15): « Assad est cynique au dernier degré. Il a contribué très directement à la montée en puissance de l’EI, jouant comme tous les dictateurs la politique du pire » [1]. Bref, c’est en quelque sorte le dictateur idéal, père de toutes les calamités, y compris de ses propres déboires et de l’internationalisation du conflit.

Chercher à remettre cette chronologie à l’endroit, en s’interrogeant par exemple sur le rôle des puissances occidentales et de leurs alliés du Golfe dans le déclenchement de la « rébellion », est typiquement le genre de comportement à éviter, surtout si on travaille dans « l’information » et qu’on tient à garder sa place [2]. Année après année, qu’il pleuve ou qu’il vente, la presse ressert inlassablement le même pitch: la Syrie n’a jamais eu d’autre ennemi que son président, ni celui-ci d’autres ennemis que ses concitoyens. Nous devons nous figurer ce pays comme l’auberge des Thénardier, paumée au fond des bois jusqu’à ce que Barack Obama et François Hollande, Jeans Valjeans post-modernes, aient soudain eu vent de son existence.

Ce décalage permanent entre la description du conflit et son ampleur réelle permet aux sauveurs occidentaux d’apparaître à chaque fois en spectateurs effarés face à l’horreur, ce qui les exonère implicitement de toute responsabilité antérieure. Ce n’est qu’au moment où ces responsabilités commencent à devenir difficiles à occulter (notamment à cause d’une « révolution » qui dure plus longtemps que prévu) qu’ils passent du statut de spectateurs impuissants à celui d’acteurs malgré eux. A ce même moment, quelques critiques (démocratie oblige) se font discrètement entendre: Jean-Pierre Chevènement se hasarde à parler sur Europe 1 « d’erreur gravissime », de « grosse bêtise ». D’autres parlent d’irréalisme, ou encore d’aveuglement. La thèse de l’aveuglement, procédé vieux comme le monde pour planquer les exactions les plus néfastes sous le tapis des intentions vertueuses, vise surtout entretenir l’aveuglement de l’opinion, qui du reste ne demande que ça. Autant dire qu’ici la « critique » vaut absolution, car comment blâmer sérieusement quelqu’un qui a été aveuglé par son envie de bien faire? On blâmera tout au plus son incompétence, ce qui est clairement un moindre mal pour des individus comme François Hollande ou Laurent Fabius, vu la quantité incalculable de destructions et d’homicides dans lesquels ils sont impliqués.

Elizabeth Hoff, représentante de l’Organisation mondiale de la santé en Syrie, s’adresse au Conseil de sécurité de l’ONU le 21/11/16: « Avant le début du conflit, la Syrie avait l’un des systèmes de soins de santé les plus avancés du Moyen-Orient. Tandis que le pays atteignait la catégorie des pays à revenu intermédiaire, […] les taux nationaux de couverture vaccinale étaient de 95 %. Le secteur pharmaceutique syrien prospérait, produisait plus de 90 % des médicaments nécessaires au pays et exportait ses produits dans 53 pays. À présent, près de six ans plus tard, le tableau est tout à l’opposé. D’après l’Organisation des Nations Unies, plus de 300 000 personnes ont été tuées ». Que s’est-il passé? Explication d’Alain Juppé [3] dans Le Monde du 18/10/16: « Assad […] est responsable de la mort d’au moins 300 000 de ses compatriotes » – ce qui revient à dire que pour Alain Juppé, Daech et Al Qaïda n’ont jamais fait de mal à une mouche. Les « décodeurs » du Monde ne sont pas en reste pour vanter le caractère plutôt inoffensif de l’Etat islamique: « 80 % des victimes [de la guerre en Syrie, ndlr] ont été tuées par les forces gouvernementales […], et 10 % par l’EI ». Inutile de préciser que lorsque le même Etat islamique frappe sur le sol français, Le Monde et Alain Juppé sont les premiers à nous abreuver de leur épouvante et de leur indignation face à la barbarie de cette organisation.

Liberté et dignité, des slogans porteurs

Certains pourraient se demander comment le chef de l’État, obsédé par la liberté d’expression au point de livrer des missiles antichars à des marcheurs pacifistes, a pu oublier de distribuer des tasers, des flash-balls et des fusils à pompe aux manifestants français contre la loi travail, de façon à ce qu’ils puissent faire jeu égal avec la police qui leur balançait des grenades à tout va, quand elle ne leur fonçait pas dessus en camion. Mais comment mettre dans le même sac un peuple entier (22 millions d’habitants) aux prises avec un despote, et une poignée de « casseurs » de la CGT qui se prélassent au pays de la liberté et de l’égalité? Car toutes les revendications ne se valent pas. Examinons, par exemple, celles des Syriens: « Durant les premières semaines de manifestations, les seules revendications des protestataires concernaient la liberté et la dignité dont ils avaient été trop longtemps spoliés.[…] Les Syriens avides de liberté et de dignité […] restent dans leur immense majorité pacifiques. » lisait-on le 07/09/11 dans l’instructif et ô combien impartial blog du Monde Un œil sur la Syrie. « Le régime ne semble pas avoir beaucoup à craindre d’une opposition émiettée, peu organisée et sans programme », note le 05/02/2011 Libération, qui mentionne un « appel lancé sur Internet à des manifestations […] contre la ‘monocratie, la corruption et la tyrannie' ».

Ce n’est pas sans autosatisfaction que nous apprenons que l’opposition syrienne est favorable à la liberté et à la dignité, et qu’en revanche elle désapprouve la corruption et la tyrannie. Quoi de plus transpartisan, quoi de plus semblable à nous? Le fait qu’elle n’ait pas de programme confirme à quel point elle partage nos valeurs. Et nous ne pouvons que souscrire à des slogans comme « liberté » et « dignité », qui concernent à peu près tout le monde, alors que ceux des manifestants contre la loi travail ne concernaient au fond que que deux catégories de personnes, celles qui ont un travail et celles qui n’en ont pas. Politisés à l’extrême, les militants anti El Khomri n’ont pas seulement fait preuve de misogynie en contredisant cette ministre, ils ont voulu mettre leur grain de sel dans la tambouille législative alors que personne ne leur avait demandé leur avis, ce qui montre assez leur absence de respect pour le débat démocratique. « Une partie de ces casseurs, chauffés à blanc par la haine et encouragés par l’impunité judiciaire, pourra être tentée de basculer dans le terrorisme. Nous devons nous inquiéter de leur jonction éventuelle avec les fous de Dieu », prophétisait Pascal Bruckner dans Le Figaro du 20/05/16« Faudra-t-il alors classer ces radicaux dans la catégorie des terroristes? La question reste ouverte ». Même son de cloche chez Pierre Gattaz, patron du MEDEF et maître à penser du parti socialiste, à propos des grèves de de la CGT: « Faire respecter l’Etat de droit, c’est faire en sorte que les minorités qui se comportent […] comme des terroristes, ne bloquent pas tout le pays. » (Le Monde, 30/05/16).

En Syrie, « l’insurrection armée a été précédée par le soulèvement d’une partie croissante de la population, qui, en 2011 et 2012, ne demandait rien d’autre que […] des réformes assurant plus de liberté, de dignité et de justice », continue à rabâcher Le Monde du 19/10/16.  De quelles réformes s’agissait-il concrètement, peu importe car le fait de vouloir des réformes est en soi un signe de positivité, qu’il serait malvenu de ne pas saluer. Et le problème avec la CGT c’est justement son refus des réformes et du changement,  attitude typique de ceux qui sont « arc-boutés sur leurs acquis », pour reprendre la formule choc de François Fillon. Tout comme le gouvernement d’Assad, la CGT incarne le conservatisme, c’est-à-dire ce qui nous horrifie au-delà de tout.

« Nous ne pouvons plus avoir dans les semaines qui viennent de telles manifestations sur Paris, […] avec l’hôpital Necker qui a été dévasté, c’est insupportable », s’alarmait Manuel Valls sur France Inter le 15/06/16 à propos d’un bris de glace, événement impensable dans un pays comme le nôtre. « Les casseurs voulaient tuer des policiers », tweetait-il fébrilement dans la foulée.

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Quand des hôpitaux sont attaqués à Deraa et que la police se fait tirer dessus réellement, personne ne parle de casseurs car sous un régime qualifié par nous de  dictature, on estime que chacun a le droit de faire ce qui lui chante – meurtres, pillages, etc. – en vertu du principe que la démocratie n’a pas de prix. En France, « pays des Lumières et des libertés » dont se gargarise Manuel Valls, ce n’est évidemment pas la même chose, et il est bien naturel que les manifestations soient considérées comme une atteinte à l’État de droit, les grèves comme des prises d’otages, et les militants de gauche comme des terroristes. Il n’est pas moins naturel que le gouvernement impose à coups de 49.3 une loi rejetée pendant des mois par les deux tiers de l’opinion. Un pays comme le nôtre, soumis à un état d’urgence permanent, à une propagande hystérique et à une surveillance de masse sans précédent, correspond en tous points à ce que nous avons l’habitude de nommer une démocratie moderne.

L’art de rester soi-même

« ‘La période de transition doit débuter avec la chute ou la mort de Bachar al-Assad’, a déclaré à deux agences de presse, dont l’AFP, le négociateur en chef de l’opposition syrienne, le chef rebelle salafiste Mohammed Allouche. » (L’Obs, 13/03/16). Le « négociateur » en question « dirige Jaïch Al-Islam, un groupe rebelle syrien d’obédience salafiste soutenu par l’Arabie saoudite, un des plus influents mouvements rebelles en Syrie », nous apprend Le Monde, sans toutefois s’appesantir sur les activités de ce sympathique groupe. C’est dommage, car elles ne manquent pas de panache: « Les atrocités que Jaïch al-Islam […] a perpétrées ont été soigneusement ignorées, mais rivalisent avec celles commises par l’EI. Il est vrai que les deux milices, ainsi qu’Al-Qaïda ont de commun leur appartenance au wahhabisme, connu pour ses pratiques féroces […] Selon l’OSDH, […] le groupe « utilise les prisonniers et les captifs comme boucliers humains ». « Parmi eux se trouvent des familles entières » […] Une vidéo publiée sur internet montre trois camions transportant des cages en fer dans laquelle ont été enfermés hommes et femmes séparés, circulant dans une rue dévastée au milieu d’immeubles en ruine » (IHS NEWS, 02/11/2015).

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Un défenseur aussi ardent de la liberté et de la laïcité ne pouvait qu’être bombardé (c’est bien le cas de le dire) négociateur en chef de l’opposition syrienne, même si la négociation n’a pas l’air d’être son fort: «Les négociations sans fin portent atteinte au sort du peuple», assène-t-il avant de démissionner de son poste, le 29 mai dernier, pour protester contre l’échec des discussions de paix de Genève, autrement dit contre le fait qu’Assad soit toujours en vie [4].

Si Le Monde présente avec autant de décontraction le chef d’un groupe de tortionnaires salafistes comme le négociateur attitré de l’opposition syrienne, c’est qu’il ne juge même plus nécessaire de dissimuler le véritable visage de cette opposition. Il compte désormais sur nous (et il a bien raison) pour nous le dissimuler à nous-mêmes, et pour continuer à recracher sans faiblir le catéchisme qui nous a été déversé dessus cinq ans durant. Nous avons capté l’essentiel, à savoir que toute critique envers l’opposition syrienne peut nous rendre suspects de fascisme, de complotisme  et de révisionnisme. Est-ce réellement cela que nous voulons? [5]

L’opinion publique, obstacle à la libération des peuples

La démocratie telle que nous l’entendons, c’est donc un combat quotidien: contre soi-même d’abord, mais aussi contre certains préjugés qui ont la vie dure, comme par exemple celui qui voudrait que la démocratie ait quoi que ce soit à voir avec le peuple, la souveraineté ou le pouvoir du peuple. Spécialiste de l’initiative citoyenne, Daniel Cohn-Bendit est catégorique: « Je suis contre le peuple », s’égosille-t-il. « Il faut arrêter de dire que le peuple a toujours raison ».  En effet, le problème avec les peuples c’est que leur notion de la démocratie ne coïncide à peu près jamais avec la nôtre, ce qui nous force en général à intervenir militairement. C’est notamment le cas dans nos anciennes colonies (dont la Syrie), pour des raisons culturelles évidentes, puisqu’elles ont cru bon de s’émanciper avant que nous ayons eu le temps d’achever leur éducation. Mais ce qui dépasse l’entendement, c’est que nos propres opinions publiques puissent faire preuve de réticence lorsque nous agressons des pays qui ne nous ont rien fait, et ne nous menacent en rien: comment ne voient-elles pas que si un pays ne représente aucune menace pour nous, cela augmente justement nos chances de pouvoir l’anéantir en toute impunité?

« Des frappes aériennes furent envisagées contre des cibles militaires en Syrie. Ce n’étaient […] que des gesticulations, sauf peut-être pour Paris. A Londres, en effet, David Cameron suspendait sa décision à un vote positif aux Communes […]. A Washington, Barack Obama prétendait indispensable l’accord du Congrès », accuse «Le Libé des Syriens» [sic] (10/03/16) qui déplore au passage « l’opposition des opinions publiques […] à des interventions militaires forcément coûteuses, financièrement et humainement ». Même amertume chez John Kerry, le supérieur direct de Jean-Marc Ayrault, dans Le Monde du 01/10/16: «Beaucoup d’Américains ne pensent pas que nous devrions nous battre et envoyer de jeunes Américains mourir à l’autre bout du monde». « M. Kerry a expliqué […] que les Etats-Unis n’avaient pas les justifications nécessaires, en droit, pour attaquer le régime de Bachar Al-Assad. » […] «Nous n’avons pas la base qu’il faut (…). A moins d’une résolution votée par le Conseil de sécurité de l’ONU (…) ou à moins d’être directement attaqués, ou à moins d’être invités à prendre part au conflit. Les Russes y ont été invités par le régime». «Nous essayons de suivre la voie diplomatique, et je comprends que cela soit frustrant. Personne n’est plus frustré que nous» . En effet quoi de plus frustrant, pour un représentant de la démocratie, que le dialogue? Visiblement au bout du rouleau, le secrétaire d’Etat américain a donc fini par le reconnaître: notre présence en Syrie n’a pas plus de légitimité que celle de l’Etat islamique.

Si l’opinion publique n’arrive pas forcément à comprendre comment une coalition dite « antiterroriste » peut afficher les mêmes objectifs que les groupes djihadistes qu’elle prétend combattre, c’est parce que le peuple – à cause de sa  nature  prosaïque – a l’habitude de penser les conflits en termes d’intérêts: l’un veut ceci, et l’autre cela. Tandis qu’une approche éthique comme la nôtre puise sa source dans des principes universels, désintéressés et transpartisans, qui permettent notamment de violer sans vergogne le droit international. La grandeur de l’éthique, c’est qu’elle ne recule devant rien.

Le vote, un danger majeur pour la démocratie

Bashar Ja’afari, représentant permanent de la République arabe syrienne aux Nations unies, trouve notre éthique un peu envahissante: « Vous n’avez pas à décider qui doit diriger la Syrie. C’est aux Syriens d’en décider. Les Syriens ne décideront pas qui sera le successeur d’Obama aux USA. Donc c’est nous (les Syriens) qui déciderons. C’est ça la démocratie. » (interview devant les Nations Unies, 25/09/16).

Qui pourrait croire à l’impartialité de ce monsieur au sujet de la Syrie, quand on sait qu’il est lui-même syrien? Comment ne pas voir qu’il se soucie essentiellement de l’avenir de son pays, et assez peu de celui des autres? Eh bien non, M. Ja’afari, la démocratie c’est quand tout le monde décide, pas seulement les Syriens:  quid de nos amis américains, quid de nos amis saoudiens, quid de la « communauté internationale »? Quid du monde libre? En soi nous ne voyons pas d’inconvénient à ce qu’un peuple choisisse qui va le diriger, à condition tout de même que ce soit quelqu’un qui nous plaise, autrement dit quelqu’un que nous puissions diriger nous aussi, pour le plus grand bien des Syriens et de la gestion de leurs ressources naturelles.

Mais peut-on vraiment compter sur eux pour faire le bon choix? En mai 2012, l’idée d’un scrutin n’effleurait même pas François Hollande, qui pataugeait en pleine rêvasserie néocoloniale: « Le chef de l’Etat a confirmé que Paris accueillerait début juillet une nouvelle conférence […] pour organiser l’opposition à Assad, car « il ne faut pas non plus mettre n’importe qui à la place » [sic] ». (Le Parisien, 30/05/12). Il s’agissait de savoir, en gros, à qui on allait confier les enfants, une fois qu’on aurait lynché les parents. Comme chacun peut le voir quatre ans et demi plus tard, ce projet émouvant s’est soldé par un fiasco absolu (tant sur le volet « garde des enfants » que sur le volet « lynchage »), et au final François Hollande n’a pu mettre personne à la place de personne.

Il faut dire qu’en juin 2014 Bachar El-Assad n’a rien trouvé de mieux que d’organiser une élection présidentielle et de la gagner – typiquement le genre de provocation qui passe mal auprès du président français, tellement carbonisé dans l’opinion qu’il a dû renoncer à se représenter en 2017, et de ses camarades spécialistes de la guérilla urbaine. Sans surprise, leur rejet a été aussi unanime que le vote des Syriens en faveur d’Assad: « Pour le secrétaire d’Etat américain […] il s’agit d’une «non-élection». «C’est un zéro pointé», a déclaré John Kerry. » (Le Monde, 04/06/14). « Laurent Fabius a déploré une ‘farce tragique' ». « Le plébiscite du 3 juin sera vite oublié », conclut Le Monde, résolu à ne pas perdre espoir en la démocratie.

« Cette présidentielle que Bachar El-Assad a tenu à organiser n’est qu’une farce électorale, alors que plus de la moitié du pays échappe au régime et que 9 millions de Syriens sont réfugiés ou déplacés », allègue le journal saoudien Al-Hayat le 03/06/2014 – en oubliant de mentionner qu’au Liban où ils sont plus d’un million, les réfugiés ont pu voter et ne se sont pas privés pour le faire en masse: « Ils ont fui leur pays mais veulent voter pour leur président », fulmine Europe 1 le 28/05/14. « En voiture ou en autobus, à mobylette ou à pied, des milliers de Syriens, bourgeois, ouvriers ou réfugiés, ont pris d’assaut mercredi leurs ambassades au Liban et en Jordanie pour ré-élire le président Bachar al-Assad ». « Réel ou pas [sic], cet « enthousiasme » a semé le chaos à Beyrouth et ses environs », se désole France 24  face à cette « vague humaine ».

En Europe, bastion de la liberté d’expression et des droits de l’homme, il n’y a eu aucun débordement à déplorer: « La France et l’Allemagne interdisent aux Syriens de voter dans leurs ambassades […] Le Quai d’Orsay argue que Bachar al-Assad, dont la réélection est attendue à la prochaine présidentielle, ‘ne saurait représenter l’avenir du peuple syrien' » (Libération, 12/05/14) [6]. En Europe, nous avons compris depuis longtemps que le meilleur moyen d’assurer l’avenir des peuples, c’est de leur arracher la langue.


Notes

  1. N’en déplaise à Atlantico, certains esprits forts persistent à voir dans l’essor de  l’Etat islamique autre chose qu’un effet du  cynisme  de Bachar El-Assad: « Un mot sur Daech, d’abord. […] Quel est le docteur Frankenstein qui a créé ce monstre ? Affirmons-le clairement, parce que cela a des conséquences : ce sont les Etats-Unis. […] L’Irak et le Moyen-Orient « appartiennent » aux Etats-Unis, comme les conflits régionaux, en cascade, que cette agression [de l’Irak, ndlr] a engendrés, tout comme l’Etat Islamique, « appartiennent » aux Etats-Unis. » Général Vincent Desportes – Sénat, comptes rendus de la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées, 17 décembre 2014.
  2.  La reprise d’Alep par le gouvernement syrien commence à faire, dans la presse, l’effet d’un transfert psychanalytique. La vérité remonte à la surface, par bribes, après cinq ans de refoulement continu: « On ne peut nier que ces mouvements populaires aient été relayés voire organisés par des milices armées par des puissances régionales telles que l’Arabie saoudite ou la Turquie », lit-on par exemple dans Le Parisien du 10/12/16.  Il y a seulement quelques semaines, de telles réminiscences n’étaient même pas imaginables.
  3. Deux fois – deux de trop – ministre des Affaires étrangères: après des débuts prometteurs lors du génocide rwandais en 1994, dix-sept ans plus tard il prouve qu’il a toujours « la pêche » avec la démolition de la Libye, suivie par l’entreprise d’annihilation de la Syrie.
  4. Préoccupation partagée par ses compagnons de lutte pour la liberté et la dignité: « Le chef d’Al-Qaïda en Syrie offre 3 millions d’euros pour tuer Assad » (Le Point, 13/10/2015). « Le chef djihadiste a précisé qu’il verserait cette récompense même si Assad était tué par un membre de sa famille et a affirmé qu’Al-Nosra protégerait le meurtrier et sa famille ». De quoi combler d’aise un autre adepte de l’appel au meurtre, Laurent Fabius, selon qui « Assad ne mériterait pas d’être sur la Terre » (Francetv info, 17/08/12).
  5. Dans la partie d’Alep contrôlée jusque récemment par la rébellion syrienne démocratique, les gens commençaient enfin à vivre comme nous: « Beaucoup des civils sous contrôle des groupes armés d’opposition […] vivent dans la peur constante d’être enlevés s’ils critiquent le comportement des groupes armés en place », rapporte Amnesty International le 04/07/16. « Ils contrôlent ce que nous pouvons et ne pouvons pas dire. Soit vous êtes d’accord avec leurs règles sociales et leurs politiques, soit vous disparaissez ».
  6. « Obama a dit très clairement que l’avenir de la Syrie ne passe pas par Bachar Al-Assad », ressassait encore l’an dernier le président français, colporteur empressé de la parole divine. Les Syriens, quant à eux, semblent estimer que leur avenir ne passe pas par le dépeçage de leur pays et son retour au Moyen Âge, sous la houlette des gangs intégristes que nous avons envoyés pour les « libérer ».

LA RHÉTORIQUE DU FLÉAU

A en croire Le Monde, l’attentat du 14 juillet à Nice marquerait une étape décisive puisque l’unité nationale, notre dernier rempart contre la barbarie, vire au crêpage de chignon préélectoral entre les idéologues de la matraque et ceux du camp d’internement, entre partisans du flicage généralisé et partisans de la guerre totale. Du coup, voilà Bernard Cazeneuve dans la tourmente (Le Monde 22.07.16)… Quel gâchis! Si la bassesse du débat public en arrive à dégoûter même Manuel Valls, c’est que cette fois on a dû tomber particulièrement bas. Mais au-delà des accusations réciproques d’incompétence et de mensonge, ni l’exécutif ni l’opposition ne se hasardent à dire quel dispositif policier aurait permis d’éviter à coup sûr ce qui s’est passé, pour la simple raison qu’un tel dispositif n’existe pas.

Tous admettent sans trop de peine que les attentats ont un caractère essentiellement imprévisible, qu’une énième polémique sur les défaillances des uns ou des autres n’y changera rien – et c’est bien pourquoi ils s’y vautrent avec tant d’ardeur. Car s’il répond au désir bien légitime d’engranger facilement des voix, le registre de la riposte sécuritaire permet surtout de se draper collectivement dans l’innocence et le bon droit, face à une menace terroriste érigée en fatalité divine.

Le registre de la riposte

Nul ne saurait déroger à ce qui est devenu, au fil des mois, un rituel bien rodé. Au lendemain de l’assassinat d’un couple de fonctionnaires de police le 13 juin dernier, revendiqué lui aussi par l’Etat islamique, les trois grandes familles défouraillaient comme un seul homme leur arme favorite, le moulin à prières:

– Manuel Valls: « Refuser la peur, combattre le terrorisme »… « combattre le terrorisme et résister aux peurs et à la violence […] agir contre la radicalisation »;
– Alain Juppé: « tenir bon face au fanatisme criminel »;
– François Fillon: « Soyons unis face à la barbarie »;
– Marine Le Pen: « La lutte, implacable, contre l’islamisme doit enfin commencer »;
– Marion Maréchal Le Pen: « la vraie lutte contre le fondamentalisme n’a pas été engagée ». (Le Monde, 14/06/16)

On voit qu’en matière de diagnostics, nos ténors du tweet n’arrivent pas les mains vides: radicalisation, barbarie, fanatisme, islamisme, fondamentalisme… un seul fléau manque à l’appel, le charlatanisme, jamais cité tant il fait partie intégrante de ce que Manuel Valls appelle sans rire le débat public. Il est vrai qu’on parle plus volontiers de populisme, terme  vaguement réprobateur dont on ne sait pas trop ce qu’il réprouve au juste: par exemple, les esprits avisés n’auront pas manqué de repérer des populistes parmi l’échantillon ci-dessus, mais il faudrait être encore bien plus avisé pour repérer ceux qui ne le sont pas…

Reste que face à la tragédie, personne n’est à court de solutions: refuser, combattre, résister, tenir bon… autrement dit ne rien changer à une politique qui gagne (plus de 230 morts depuis janvier 2015) sous peine de « donner raison aux terroristes », et quitte à répéter du matin au soir que la logique du choc des civilisations, dans laquelle nous sommes en train de sombrer à pieds joints, est justement l’impasse où ils veulent nous entraîner. Car s’il y a un message omniprésent dans cette litanie victimaire, c’est bien celui-ci: nous n’y sommes pour rien, donc nous n’y pouvons pas grand-chose.

Sur ce point, rares sont les démocraties à pouvoir compter sur des dirigeants aussi réactifs que les nôtres: le drame s’est à peine produit qu’ils ont déjà trouvé le coupable, et ce n’est pas eux. Mieux, ce n’est personne en particulier, sinon une série de phénomènes ethnico-religieux, radicalisation, fanatisme, islamisme, fondamentalisme etc., autrement dit le coupable c’est potentiellement une communauté tout entière, à charge pour la normalosphère de deviner laquelle: « A partir de combien de morts, le gouvernement va-t-il juger nécessaire, obligatoire, urgent de prendre des mesures discriminatoires pour 5 millions de la population française ? C’est-à-dire réduire leurs libertés pour sauver des vies. C’est la seule question qui vaille. Loin des arguties politiques et des explications alambiquées », écrit Sonia  dans Le Monde du 26/07/2016. Honnêtement, quel dirigeant ne se sentirait pas pousser des ailes en lisant la rubrique commentaires du Monde? Lequel n’a pas rêvé un jour d’une population qui réclame à cor et à cri des mesures discriminatoires et coercitives? aussi alambiquées qu’elles soient, les « explications » dont se plaint cette lectrice l’ont tout de même menée à bon port, c’est-à-dire à l’acceptation sans réserve de la version officielle.

Car cette bouillie verbale a aussi le mérite de neutraliser le sujet, de l’exclure du débat: Marine Le Pen aurait aussi bien pu dire « la lutte contre le réchauffement climatique doit enfin commencer », François Fillon « soyons unis contre le mal de dents », et Alain Juppé « tenir bon face aux sondages défavorables », de façon à produire le même bruit de fond à connotation positive, qui vaut certificat de bonnes intentions et garantit l’adhésion soumise des foules. En effet, qui pourrait bien être partisan de la radicalisation ou du fanatisme, à commencer par les fanatiques eux-mêmes, dont le propre est de se croire éclairés?

Le poids des mots

« Nous gagnerons la guerre contre la haine et contre le fanatisme », bredouillait encore récemment le chef de l’Etat (allocution du 26/07/16), au lendemain de l’annonce devant l’ONU du massacre de 164 villageois syriens par l’aviation française le 19 juillet – incident sur lequel le Quai d’Orsay s’est montré d’une discrétion exemplaire, sans doute à cause du nombre relativement modeste de victimes (à peine deux fois celui de l’attentat de Nice). Si on a un peu de mal à comprendre en quoi c’est faire la guerre contre la haine que d’exécuter des populations civiles, l’expression en elle-même, par contre, ne pose pas de réel problème: qui pourrait bien être en faveur de la haine? même si la guerre contre la haine et contre le fanatisme est quelque chose d’assez complexe à visualiser (qui sont ces personnes?), on serait donc plutôt mal inspiré de ne pas l’appeler de ses vœux.

Chacun peut se rendre compte que la logorrhée présidentielle, relayée quotidiennement par une armée de sous-fifres, correspond davantage à une injonction de penser qu’à une réalité quelconque. Mais il faut aussi reconnaître qu’elle nous simplifie sérieusement la vie: nous savons désormais qu’il y a des mots qui ne méritent que notre mépris (fanatisme, islamisme, fondamentalisme…) car associés à un comportement extrême, et d’autres qu’il convient au contraire d’applaudir sans restriction car plus doux à l’oreille, comme préparer la démocratieopposition modérée ou valeurs universelles, même s’il est à peu près impossible de savoir ce qu’ils désignent concrètement.

Opposition modérée, rebelles modérés

Qui ne voudrait pas avoir une opposition modérée? ou plus sexy encore, des « rebelles modérés »? autrement dit des gens qui se rebellent, mais qui en même temps ne se rebellent pas tant que ça. C’est si plaisant à entendre, si télégénique, qu’on en oublierait presque de se demander ce que c’est. Personne n’ignore la propension récurrente de François Hollande à parler de choses qui n’existent pas, comme par exemple la baisse du chômage, sorte d’animal fabuleux qu’il ressort tous les ans, en jurant qu’il l’a vu de ses yeux. Le « rebelle modéré » pourrait bien être un autre animal fabuleux que personne n’a jamais vu, à part lui et son ministre des Affaires étrangères. « Moscou a demandé à Washington de lui désigner les rebelles «modérés». La réponse est en attente », commente sobrement Alain Rodier, spécialiste du terrorisme et ancien officier au sein des services de renseignement français, dans Le Figaro du 13/10/2015« Qui sont ces rebelles « modérés » soutenus par les USA qui décapitent un enfant près d’Alep ? » s’interroge Altantico le 21/07/16.

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Une fois n’est pas coutume, Le Monde nous livre, rétrospectivement, quelques éléments de compréhension: le 13/12/2012, on pouvait y lire que nos amis rebelles combattent aux côtés du groupe djihadiste Jabhat Al-Nosra, la branche syrienne d’Al-Qaïda. C’est à Al-Qaïda, tout le monde s’en souvient, que l’on doit notamment l’attentat contre Charlie Hebdo survenu en janvier 2015. Quant à Al-Nosra, c’est une organisation terroriste dont en 2012, Laurent Fabius vantait déjà le « bon boulot » sur le terrain, et il suffit en effet de jeter un œil sur le curriculum de ces travailleurs de choc pour prendre la mesure de leur énergie débordante:
– 6 janvier 2012 : attaque dans le quartier de Maydan à Damas qui a fait 24 morts et 140 blessés chez les militaires et les civils;
– 10 février 2012 : 28 morts et 165 blessés, militaires et civils, dans des attentats contre le bâtiment de la sécurité militaire à Ourqoub (Syrie) et un bâtiment des services de maintien de l’ordre à Halab el-Jadida (Syrie);
– 10 mai 2012: 55 morts et 372 blessés, pour la plupart civils, dans un attentat à l’explosif à Qazaz (Syrie);
– 21 janvier 2013: attentat à l’explosif qui a tué un grand nombre de militaires et de civils à Salmiya (Syrie);
– 31 juilllet 2013 : 200 otages kurdes dans le nord de la Syrie après la prise de la ville avec Daech de Tall Hassel;
et ainsi de suite… Au total, Al-Nosra s’est rendu coupable de plus de 200 attentats-suicides en Syrie depuis 2011, entraînant la mort de plusieurs milliers de personnes  (Investigaction.net, 16/06/16).

Son professionnalisme avéré ne l’empêche d’ailleurs pas de reconnaître et d’apprécier le boulot des autres, comme lorsqu’il célébrait les attentats du 13 novembre, commis par ses collègues de l’Etat islamique. Ceux qui s’étonnent de la position du ministre des Affaires étrangères d’alors feraient mieux de commencer par se mettre à sa place: comment pouvait-il deviner que faire sauter des voitures piégées, cela s’appelle du terrorisme et non de la rébellion modérée? et pour tout dire, quelle est au juste la différence entre les deux?

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« Dans un entretien exclusif au « Monde », le président, François Hollande, confirme, pour la première fois, que la France a soutenu la « rébellion syrienne démocratique » en lui livrant des armes », confiait laconiquement Le Monde du 20/08/14« Le voile se lève doucement sur l’un des secrets les mieux gardés de la présidence Hollande : l’armement des rebelles syriens par la France », lit-on dans l’édition du lendemain. « Le matériel comprenait notamment des mitrailleuses de calibre 12.7 mm, des lance-roquettes […] mais aucun « équipement qui aurait pu se retourner contre nous » [sic] ».

Le 07/05/15, 20 minutes donne davantage de détails: « la France a livré des armes offensives létales aux rebelles syriens en 2012 en dépit d’un embargo européen en vigueur depuis 2011 ». Suit l’inventaire des armes en question (canons de 20 mm, mitrailleuses de 12,7 mm, missiles, etc.), et subitement tout devient clair: si nous croisons un individu équipé de mitrailleuses, de lance-roquettes et de missiles antichars, il s’agit à n’en pas douter d’un rebelle modéré, de sorte qu’on ose à peine imaginer à quoi pourrait bien ressembler un rebelle immodéré, ou même un rebelle tout court. On comprend mieux comment les assaillants de Charlie Hebdo et du Bataclan ont pu si facilement arriver à leurs fins: en voyant leur attirail, tout le monde les a évidemment pris pour des rebelles modérés.

Pourquoi a-t-il fallu que François Hollande viole un embargo européen (en toute impunité, qu’on se rassure) pour pouvoir parrainer une vague d’assassinats terroristes au Moyen-Orient et en France, alors que si on y réfléchit bien, c’est tout de même son droit de fourguer des armes à qui il veut (d’autant plus que c’est nous qui les payons)? « L’Autriche et, dans une moindre mesure, la République tchèque, la Suède, la Finlande et la Roumanie […] s’inquiétaient […] de voir les armes européennes tomber aux mains d’extrémistes de la rébellion, comme al-Nosra, filiale d’al-Qaïda » explique Le Figaro du 28/05/13. Comment nos partenaires européens ont-ils pu avoir une intuition aussi exacte de ce qui allait se produire? En fait il n’ont pas eu d’intuition particulière, vu que cela se produisait déjà. « Les armes livrées étaient du matériel léger, essentiellement des munitions et des fusils d’assaut type Famas » (Le Parisien, 21/08/14). Difficile de ne pas ressentir un brin d’orgueil quand on sait que ce petit fusil d’assaut, fleuron de notre technologie, a même réussi à séduire l’Etat islamique, qui en raffole manifestement.

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La loi du silence

Si la révélation du soutien armé (et inconditionnel) de la France au djihadisme n’a dans l’ensemble suscité aucune réaction, il y a toujours des esprits chagrins pour voir le mal partout. Comme par exemple le député LR Claude Goasguen, qui tenait des propos qualifiés d’assez étonnants sur LCP le 30/06/15 face au maire PS d’Annonay [sic], Olivier Dussopt: « Vous soutenez al-Qaïda en Syrie. […] Qui a récupéré les rebelles syriens démocrates? al-Nosra. Qu’est-ce que c’est qu’al-Nosra? al-Nosra c’est pas al-Qaïda? […] Nous continuons à fournir des armes à al-Nosra par l’intermédiaire des rebelles syriens ».

De quoi tomber de sa chaise! Pourtant, personne ne s’est étonné dans la presse lorsque Laurent Fabius portait aux nues les terroristes d’al-Nosra, ni n’a manifesté de surprise particulière en apprenant que François Hollande fournissait illégalement des armes à tout ce joli monde, depuis quasiment le début de son mandat. Dans ces conditions, qu’il y a-t-il donc d’étonnant dans les propos de Claude Goasguen, qui finalement se borne à dire ce que tout le monde sait déjà? Il est vrai que ce n’est pas non plus une raison pour le crier sur les toits, et c’est ce qu’essaie désespérément de lui faire comprendre son interlocuteur: « Vous vous rendez compte de ce que vous dites? […] Mais vous êtes fou […] Vous ne pouvez pas dire que la France soutient al-Qaïda […] C’est inacceptable […] Vous ne pouvez pas dire cela ». Et en effet, on ne le peut tellement pas qu’aucun commentateur politique ou médiatique ne s’est risqué à rebondir sur cet incident, tous préférant concentrer leur vigilance sur des sujets réellement polémiques, comme les tweets de Nadine Morano ou le salaire du coiffeur de l’Elysée. Même Manuel Valls, si prompt d’ordinaire à traîner dans la boue quiconque ne glorifie pas sa politique, observe ici un silence retentissant.

« Il n’est pas sérieusement contesté qu’à un moment ou un autre l’État français a facilité les actions d’al-Nosra qui, je vous le rappelle, est une filiale d’al-Qaïda [en Syrie] », déclare Alain Marsaud, député et ancien magistrat antiterroriste, le 26/11/15. « J’ai eu l’occasion de montrer à l’Assemblée Nationale des photos de combattants d’al-Nosra en possession de fusils d’assaut français. Il n’y avait bien évidemment aucune volonté du gouvernement français de voir mise en évidence une telle collaboration avec un groupe terroriste. Ainsi fut rejetée toute idée d’enquête parlementaire ». 

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Quoi qu’on puisse penser des membres du gouvernement et de leur amateurisme en matière de communication, ils ne sont tout de même pas assez bêtes pour aller déballer leurs activités criminelles devant une commission d’enquête parlementaire, de surcroît à la demande d’un ex-juge antiterroriste…

Ce qu’il faut retenir

« Je veux le dire très clairement aux Français : oui, nous faisons tout contre le terrorisme ». (Manuel Valls, tribune dans Libération le 04/08/16)

« On pourrait refuser de voir la réalité en face, oublier, passer à autre chose, mais je dois la vérité aux Français: le terrorisme fait partie de notre quotidien pour longtemps ». (Manuel Valls sur BFMTV, 17/07/2016)

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UN PEUPLE HORS DE CONTRÔLE

Le 11 mars 2004, à trois jours des élections nationales, une série d’attentats à la bombe ravageait Madrid, faisant 191 morts. L’effroi et l’émotion des Espagnols ne les ont pas empêchés de se souvenir que l’année précédente, ils avaient été embringués à leur corps défendant dans une opération terroriste d’encore bien plus grande envergure, la guerre d’Irak (plus d’un million de morts civils), et de voir que ce qui arrivait maintenant, c’était l’addition à payer. Ils n’ont eu aucune difficulté à comprendre que la cause de ce qui venait de se produire n’était ni le fanatisme, ni l’obscurantisme, ni l’islamo-fascisme, ni aucun isme en vérité mais un individu bien réel nommé José Maria Aznar, chef du gouvernement, et sa politique de collaboration enthousiaste (bien que massivement rejetée par l’opinion) avec l’entreprise génocidaire de George W. Bush.

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Le même Aznar avait d’ailleurs senti le vent venir, et son premier réflexe fut d’essayer de tout mettre sur le dos de l’ETA afin de faire diversion, mais manque de chance les attentats furent revendiqués par Al-Qaïda. La sanction électorale fut immédiate et Aznar disparut à tout jamais de la scène politique espagnole, comme s’il avait été aspiré par une chasse d’eau.

Vu de France, un tel comportement des électeurs a bien sûr de quoi surprendre. Est-il raisonnable de congédier aussi brutalement un dirigeant, pour seulement 191 morts? Peut-on sincèrement lui en vouloir pour avoir pris des décisions contraires aux intérêts et aux volontés de son pays? N’a-t-il pas le droit d’avoir son caractère, sa personnalité, ses propres soucis? Si tout le monde s’accorde à penser que « le terrorisme, c’est mal », on n’en est pas moins obligé de constater que les terroristes, par contre, sont souvent des gens très bien. Prenons par exemple François Hollande: son habitude d’armer et de financer clandestinement des groupes de kamikazes djihadistes ne fait pas de lui quelqu’un d’insensible à la douleur des victimes. Au contraire, chaque fois qu’un carnage se produit à Paris il le commémore en grande pompe, et en prévision des prochains il lance des mesures comme l’état d’urgence ou la déchéance de nationalité, dites symboliques car ne servant à rien, mais prouvant qu’au moins il s’est senti concerné. L’opinion ne s’y trompe pas: désastreuse en temps normal, la cote de popularité du chef de l’Etat reprend des couleurs après chaque attaque terroriste, avant de s’effondrer à nouveau jusqu’à l’attaque suivante. Mais sur le moment on plébiscite ses mesures, on partage sa douleur, on le suivrait jusqu’au bout du monde, on en serait presque à voter pour lui. Comment se fait-il que les tueries de masse, qui en France sont clairement une bénédiction pour l’exécutif, aient produit l’effet inverse de l’autre côté des Pyrénées, et se soient transformées en tragédie pour Aznar? quel est donc le problème des Espagnols?

On s’est empressé d’écrire à l’époque qu’ils ne lui pardonnaient pas d’avoir menti en essayant faire croire que c’étaient les Basques qui avaient frappé. On ne s’est pas demandé si ce qu’ils lui reprochaient, ce n’était pas tout simplement d’être un criminel de la pire espèce, et d’avoir pris le pays en otage pour le précipiter dans une boucherie dont il ne voulait pas. Il faut dire que nous sommes infiniment plus tolérants dans ce domaine, et avons si bien pris l’habitude d’être gouvernés par des assassins et des trafiquants d’armes que nous ne nous soucions plus de leurs agissements. Bienheureux qu’ils ne nous égorgent pas de leurs propres mains, nous cautionnons au contraire toutes les tueries possibles dès lors qu’elles se déroulent sur un autre continent, sous le prétexte inusable de faire rayonner nos valeurs, ou à défaut de valeurs, notre pétaradante marchandise nationale. Nous cautionnons d’autant plus volontiers que nous sommes dans l’impossibilité d’imaginer qu’un peuple que nous exterminons tranquillement en Afrique ou au Moyen-Orient puisse venir nous rendre la pareille à domicile. C’est tout bonnement impensable, un peu comme si du bétail destiné à l’abattage se mettait à entrer dans nos maisons. Et quand cela arrive, nous n’y croyons toujours pas. Par contre, nous croyons dévotement nos dirigeants lorsqu’ils jurent les yeux au ciel qu’ils n’y sont pour rien, qu’ils ne s’attendaient vraiment pas à une pareille barbarie, qu’ils sont profondément choqués, abasourdis, etc. Nous buvons leurs paroles lorsqu’ils décident, en réponse à ce lâche attentat, de bombarder des populations qu’en réalité ils bombardent déjà depuis des mois, sans que nous ayons pris la peine d’y prêter attention.

C’est que d’une part nous avions d’autres choses à penser, et d’autre part chacun sait que les objectifs étaient déjà les mêmes que maintenant, c’est-à-dire faire triompher nos valeurs en carbonisant sans relâche les ennemis de la démocratie, de la liberté d’expression et des droits de l’homme, qui sévissent aux quatre coins du globe aux dépens des populations locales. Bien entendu l’opinion française n’est pas nigaude au point d’avaler de pareils boniments, d’autant plus qu’elle se contrebalance du sort des étrangers en général et des habitants du tiers-monde en particulier, qu’il s’agisse de manifestants réprimés, de civils bombardés ou de réfugiés. Mais elle perçoit vaguement qu’il s’agit là d’un mensonge bienveillant, destiné à ne pas troubler son hébétude.

Moins ouverts d’esprit, plus de 80% des Espagnols étaient opposés à l’entrée de leur pays dans la guerre d’Irak. Ces chiffres ne viennent pas de nulle part, et on peut raisonnablement penser qu’une ou plusieurs enquêtes d’opinion ont été menées: êtes-vous, ou non, favorable à l’idée de participer à un pogrom géant? En France il n’est bien sûr pas concevable de poser une question pareille, d’ailleurs chacun sait que ce type de décision, quoique prise invariablement au nom de la démocratie et de la liberté, ne fait l’objet d’aucun vote ni d’aucun débat: pourquoi aller demander son avis à la population, alors qu’on se passe sans problème de celui du parlement? La vérité c’est que nous avons élu un président afin qu’il s’occupe de ces choses-là, et nous estimons que raser la Libye, piller le Mali ou ravager la Syrie sont autant de décisions qu’il est assez grand pour prendre tout seul, comme celle de choisir sa cravate ou sa marque de déodorant.

Hyperterrorisme: Manuel Valls agrandit son vocabulaire

Depuis notamment les attentats du 22 mars à Bruxelles (qui venait tout juste d’annoncer son intention de bombarder à son tour la Syrie), il y a un sentiment de plus en plus net d’étau qui se resserre. Cela n’a pas échappé au ministre de l’Intérieur, qui constatait non sans perspicacité que « la menace terroriste est […] sans doute plus élevée encore qu’au mois de novembre » (France 3, 22/03/16). Quant à Manuel Valls, voilà un moment déjà qu’il tambourine la bonne nouvelle: « Cette menace va être longue et permanente » (France 2, 19/11/15), « c’est une génération qui peut être concernée par cette guerre » (BBC, 22/01/16), « Cet hyperterrorisme est là pour durer […] Nous sommes entrés, nous tous le sentons bien, dans une nouvelle époque caractérisée par la présence durable de l’hyperterrorisme. » (Le Parisien, 13/02/16), « nous allons vivre longtemps avec cette menace terroriste […] c’est même, il faut le dire à nos concitoyens, une affaire d’une génération. » (Europe 1, 23/03/16).

Car l’ennui avec ce terrorisme tout nouveau tout beau dont parle le chef du gouvernement, c’est qu’il « veut détruire ce que nous sommes », autrement dit il poursuivrait un objectif ethnique… Quoique dépourvue de la plus élémentaire vraisemblance et largement contredite par les faits, cette idée d’un terrorisme qui n’aurait pas de revendication, à part nous anéantir jusqu’au dernier (sans qu’on sache le moins du monde pourquoi ça lui a pris tout d’un coup) doit nous rentrer dans le crâne coûte que coûte. C’est pourquoi elle est répétée comme un mantra par les représentants de l’exécutif, sans oublier ceux de l’opposition comme par exemple l’extralucide Bruno Le Maire, pour qui le combat contre le terrorisme « durera dix, quinze ou vingt ans » (Le Monde, 23/03/16). Bref tous claironnent sans complexe leur impuissance, et nous invitent à passer le restant de nos jours à prier, à allumer des bougies et à faire des graffitis sur les trottoirs.

Nous avons intégré avec succès la fatalité du chômage de masse, des crises qui se succèdent à elles-mêmes et de la paupérisation généralisée, pour compléter le tableau il ne manquait plus que la fatalité du terrorisme et de la guerre. Car dans le monde merveilleux de Manuel Valls et de ses compères, dans cette nouvelle époque dont ils célèbrent ensemble l’avènement, tout est inéluctable, ce qui coïncide plutôt bien avec le fait que le gouvernement n’est jamais responsable de rien. Nous admettons donc sans trop de regrets qu’il n’y ait plus d’autre issue, pour nous et nos enfants, que de vivre dorénavant avec une kalachnikov sur la tempe, puisque tel est le message unanime de nos dirigeants. Et au fond qui pourrait les blâmer s’ils ne se fatiguent plus à promettre des lendemains qui chantent, quand la terreur se vend tellement mieux ?

Autant dire qu’on a du mal à comprendre ce qui empêchait Aznar, en mars 2004, de promettre aux électeurs que ce qui venait de se passer à Madrid allait devenir leur pain quotidien s’ils avaient la sagesse de revoter pour son parti. Pourquoi ne pas leur avoir annoncé franchement, comme cela se fait chez nous avec un succès infaillible, que la guerre ne faisait que commencer et qu’ils allaient vivre à tout jamais terrés comme des rats, dans la hantise permanente d’attentats chaque fois plus sanguinaires? La première explication qui vient à l’esprit est d’ordre psychologique: c’est la fameuse peur de gagner, face à la vague d’enthousiasme qu’une telle perspective risquait de provoquer. A moins qu’Aznar ne se soit rendu compte (en fin connaisseur de son peuple) que les Espagnols n’avaient pas la maturité suffisante pour adhérer à la perspective en question, et qu’ils préféreraient se débarrasser de lui, de sa politique et du terrorisme islamique par la même occasion. C’est du reste ce qu’ils ont fait, en n’hésitant pas à faire usage de la démocratie (mot intraduisible en français) pour parvenir à leurs fins. Ce caractère impulsif, pour ne pas dire irresponsable, explique sans doute pourquoi Franco a dû livrer là-bas une guerre civile sans merci pour imposer son pouvoir autoritaire (que de temps et d’énergie perdus!) alors que pour faire la même chose ici, Pétain et plus tard de Gaulle n’ont eu qu’à pousser la porte.

LES BONS SENTIMENTS ET LEURS DANGERS

Inutile de se dissimuler les choses: la présidentielle de 2017 n’a pas encore eu lieu qu’elle ne captive déjà plus grand-monde, à part celles et ceux qui s’y présentent et quelques bookmakers. Il a fallu que ce soit le président de la République lui-même qui nous ouvre les yeux, en prouvant jour après jour, depuis le début de son mandat, que cette élection n’a jamais servi à changer quoi que ce soit. Chacun a fini par comprendre qu’elle sert au contraire à ne rien changer, à maintenir les choses en l’état, à tout faire pour sauver les meubles.

Chacun a compris également qu’on n’est pas obligé de voter pour changer de régime, et ce n’est certainement pas Manuel Valls qui dira l’inverse: « Il y a un besoin d’autorité, d’ordre, exprimé par les Français. Nous sommes confrontés à une menace terroriste » (France Inter 15/06/16). Ce besoin d’autorité est sur le point d’être satisfait, et nous passons enfin d’une parodie de démocratie à quelque chose de plus sérieux, un modèle policier rappelant un peu l’Allemagne de l’Est (avec chômage et misère en prime), grâce notamment à l’état d’urgence renouvelable à volonté. De prolongation en prolongation, celui-ci s’installe dans notre quotidien avec le même naturel que la rhétorique binaire de l’exécutif, qui le refourgue sans répit ni limite à une opinion tétanisée.

La stasification du pays est en marche, et le moins qu’on puisse dire c’est que personne ne s’en plaint. Dans son édition du 30 Janvier 2016, Atlantico ne cache pas son enthousiasme: « Pour l’immense majorité des Français, les conséquences de l’état d’urgence n’ont pas d’incidence ou d’impact concret sur leur vie quotidienne.[…] On ne voit que les bénéfices de l’état d’urgence et aucun inconvénient ». L’immense majorité des Français n’étant pas de confession musulmane, on comprend que l’impact concret lui échappe pour le moment. Et surtout, « il n’y a pas de censure dans les médias et la presse », se réjouit Atlantico, « il n’y a pas d’atteinte aux droits fondamentaux, à la liberté de la presse. […] S’il y avait le contrôle de la presse, […] ce serait autre chose ». A vrai dire on ne voit pas bien ce que ce serait d’autre, ni pourquoi un gouvernement se fatiguerait à contrôler des médias déjà si prompts à épouser son point de vue et à le rabâcher jusqu’à saturation.

Pour juger pleinement de leur efficacité, il suffit de se rendre dans la rubrique commentaires du Monde, notre bien nommé quotidien de référence et spécialiste reconnu du formatage de l’opinion. La rubrique commentaires c’est en quelque sorte le dernier étage de la fusée, autrement dit la normalosphère. Dans la normalosphère on n’est pas de droite, et encore moins de gauche: on est français avant tout. C’est un espace où on peut chanter en toute liberté la gloire du pouvoir en place, sans crainte d’être accusé de militantisme. On y mesure ce qui a été accompli en matière de lavage de cerveau, et ce qui reste éventuellement à faire.

Lancé dans la foulée des mesures d’exception, le blog Vu de l’intérieur tient la chronique de leurs dérives. Le 29/11/15, on y apprend par exemple comment la police a fait irruption chez un un ouvrier musulman et a vandalisé son logement sans la moindre explication (lire l’article), ce qui ne va pas sans susciter de nombreuses et vigoureuses réactions parmi les lecteurs du Monde. Comme par exemple celle-ci: « Doucement avec ces articles plein de bons sentiments, parce qu’il suffit d’un seul appartement où se trouve un terroriste pour sauver parfois une centaine voire un millier de personnes. Les erreurs ça arrive, il vaut mieux qu’elles soient dans la précaution que dans le laxisme » (Rédigé par: Aldeb | le 29 novembre 2015 à 18:00).

Une centaine voire un millier de personnes

Et pourquoi pas un million? on dira ce qu’on voudra, même balancés au petit bonheur, les chiffres ça vous pose un homme (cf. Jean-Marie Le Pen qui prédisait l’arrivée d’« au moins » 50.000 Roms dans la ville de Nice en 2014… on les attend toujours). Il suffit donc d’aligner des zéros pour compenser la maigreur du raisonnement, qui veut que le seul moyen d’éviter des attentats soit de démolir des portes d’appartement en priant pour qu’il y ait un terroriste derrière.

Cette surenchère procède aussi d’une vision quelque peu primitive des forces en présence: le propre du terroriste étant de ne pas partager nos valeurs, c’est-à-dire notre crainte admirative envers les forces de l’ordre, il se retrouve crédité illico de pouvoirs surnaturels, grâce auxquels il pourrait perpétrer un génocide à lui tout seul. Au Moyen Âge les Anglais pensaient plus ou moins la même chose de Jeanne d’Arc et ils la brûlèrent pour cette raison, mais ils vivaient à une époque paraît-il révolue, dominée par les croyances.

Laxisme et bons sentiments

On se demande pourquoi ce lecteur parle de bons sentiments alors que ce dont il est question ici, c’est du respect des droits fondamentaux. Confondrait-il les deux? si tel est le cas rien ne lui interdit d’aller refaire sa vie en Corée du Nord, où il sera sans doute davantage à l’abri des bons sentiments. La rhétorique sur le laxisme et les bons sentiments, débitée à longueur de commentaires (et de discours politiques, majorité et opposition confondues), tient pour acquis que tous les malheurs du pays viennent de son excès de gentillesse, ce qui peut sembler étonnant lorsqu’on parle du 4e exportateur d’armes dans le monde, allié et fournisseur empressé des dictatures religieuses les plus rétrogrades de la planète (Qatar, Arabie Saoudite), et sponsor notoire du terrorisme djihadiste en Syrie (à travers le groupe Al Nosra, branche locale d’Al Qaida).

Mais c’est humain, on préfère toujours s’accuser soi-même d’innocence que de perversité, et de générosité que d’avarice. C’est cette générosité qui explique par exemple que nous laissions Roms et migrants s’entasser à leur guise dans des bidonvilles insalubres, au lieu de les jeter à la mer ou de les carboniser au lance-flammes. Car nous sommes civilisés, c’est plus fort que nous. Nous sommes tellement gentils que les terroristes en profitent pour nous tuer: « Oui, nous avons vu où nous ont mené les bons sentiments et le droidelhommisme », sanglote un autre lecteur. Oui, inutile de se voiler la face: c’est notre penchant incorrigible pour la paix, la justice et la tolérance qui a conduit les forces de la guerre, de l’iniquité et de la barbarie à nous prendre pour cibles. Elles ont fait une sorte de casting, et elles nous ont choisis. Même un handicapé mental pourrait le comprendre, et c’est bien pourquoi le premier ministre écume les plateaux de télé avec son bâton de pèlerin, afin que tout le monde sache qu’il n’a rien d’autre à dire.

Les erreurs ça arrive

Sans doute, mais où est-il fait mention d’une erreur dans cet article, qui se contente de parler d’actes d’intimidation, de vandalisme et de violence délibérée? De leur côté, les forces de police n’ont pas davantage fait état d’une quelconque erreur dans cette affaire. Mais Aldeb a quand même décidé de s’exprimer en leur nom, sans connaître un mot de leur version des faits. Et n’a rien trouvé de mieux, pour justifier leurs actes, que d’invoquer leur incompétence. Il faut dire qu’au vu des faits rapportés sur ce blog,  « ça arrive » à tout bout de champ… sauf que voilà, on oublie trop souvent qu’à chaque fois, les policiers ne l’ont pas fait exprès! notre ami démontre avec brio qu’on peut être allergique aux bons sentiments, sans dédaigner pour autant la « culture de l’excuse ». Et puisque nous avons affaire à un homme de chiffres, combien au juste « d’erreurs » de ce genre doivent-elles se produire pour qu’il cesse de parler d’erreurs? quitte à invoquer du matin au soir les dommages collatéraux ou le manque de bol, il ne lui reste plus qu’à redéfinir la Shoah comme une suite malencontreuse d’erreurs d’aiguillage, qui ont conduit des trains au mauvais endroit. Ou comme un point de détail de l’Histoire?

Ici on a affaire à une approche de la réalité qui consiste en gros à lui tourner le dos, une approche 100% idéologique (ou affective, comme on dit gentiment) qui part du principe que les faits en eux-mêmes, quels qu’ils soient, ne racontent rien. Dans ces conditions, comment pourraient-ils prouver quoi que ce soit? Ils n’ont aucun sens (en particulier s’ils arrivent à quelqu’un d’autre) tant qu’une autorité reconnue, politique, médiatique, ne s’est pas chargée de leur en donner un. Le débat se réduit donc à une affaire de personnes, de gentils et de méchants, de bonnes ou mauvaises intentions des uns et des autres, en fonction de leurs statuts respectifs dans l’imaginaire officiel. Des policiers se sont déchaînés sans explication sur un appartement et sur son habitant, mais quelle importance? ils croyaient bien faire (sinon ils feraient un autre métier). L’habitant en question n’était pas un terroriste, mais quelle importance? rien ne prouve qu’il ne le serait pas devenu plus tard (il est tout de même musulman). Conclusion: il ne s’est rien passé.

« Je ne connais pas le dossier mais après les évènements qui ont motivé cet état d’urgence, il y a forcément des profils qui provoquent de la suspicion plus que d’autres. » (Rédigé par : Christian | le 29 novembre 2015 à 18:20)

« Je ne discute pas le bien fondé de cette perquisition et fais, malgré tout, confiance aux forces de l’ordre qui n’ont pas du le choisir par hasard. » (Rédigé par : Greg | le 30 novembre 2015 à 07:38)

Entre l’un qui ne connaît pas et l’autre qui ne discute pas, il n’y a aucun souci à se faire: la boucle est bouclée, et les vaches seront bien gardées. Autant sinon plus encore que ceux qui leur règnent dessus avec une déconcertante facilité, les partisans de la non-pensée sont engagés dans une lutte opiniâtre, quotidienne: la neutralisation du réel. Ils ont fait une sorte de vœu de chasteté intellectuelle, et on ne leur fera jamais croire qu’il existe une différence entre la vraie vie et une série policière de Canal+. Ils ne sont pas naïfs à ce point!

Imaginons l’impensable (du moins pour l’instant): que la préfecture, au lieu de se murer dans le silence comme elle le fait aujourd’hui, décide de présenter les faits de cette manière: « il est normal que nous ayons dévasté le domicile de M. X sans lui donner d’explication ni lui poser de questions, et que nous soyons repartis comme nous étions venus après avoir agrémenté notre visite de remarques à caractère raciste, car nous agissions dans le cadre d’une ratonnade, autorisée par les nouvelles dispositions du gouvernement ». Il se trouverait peut-être quelques lecteurs qui sans aller bien entendu jusqu’à critiquer le gouvernement, estimeraient tout-à-coup que le comportement de la police est intolérable, indigne d’une démocratie, rappelant les heures les plus sombres de notre histoire, etc. Pourtant les faits seraient exactement les mêmes. Ce qui aurait changé c’est qu’il ne serait plus possible de parler d’erreur, de choses qui arrivent, ni d’omelette qu’on ne fait pas sans casser des œufs. Les traumatisés du laxisme et autres amateurs de bavures ne pourraient plus guère se réfugier dans la neutralité fataliste de la normalosphère: ils ne leur resterait pas d’autre choix que le coming out (direction la fachosphère) ou la négation pure et simple de la réalité.

On voit que souvent, nos prises de position se fondent bien moins sur les faits eux-mêmes que sur la façon de les nommer. Autrement dit, la police peut pratiquer le profilage ethnique à l’insu de son plein gré (circonstances obligent) et sous le coup du stress, se répandre en propos racistes ou discriminatoires, pourvu qu’elle s’abstienne de crier sur les toits qu’elle agit ainsi pour des motifs racistes, dans un esprit raciste, ou avec des intentions racistes. L’opinion ne lui en demande pas plus pour pouvoir continuer à dormir sur ses deux oreilles.

  (à suivre)

13 NOVEMBRE: DES MALENTENDUS EN RAFALE

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Le 12 novembre 2015, le moral était au beau fixe pour le magazine Challenges, qui célébrait en ces termes la vente prochaine de soixante chasseurs Rafale aux Emirats Arabes Unis: « Le climat des négociations actuelles paraît quasi-miraculeux […] La signature des contrats égyptien et qatari a clairement renforcé l’image du chasseur français. Celui-ci a aussi bénéficié de l’exposition médiatique de son déploiement sur les théâtres irakien et syrien. » L’Irak et la Syrie transformés en foires de l’armement avec démonstrations en live sur des populations réelles, c’est dire si tout allait pour le mieux quand pas plus tard que le lendemain soir, il a fallu qu’une bande de barbares gâche l’ambiance en canardant la foule à Paris, avec un mépris pour la vie humaine qu’on a du mal à concevoir.

Un survivant témoigne: « Ils nous ont expliqué que c’était les bombes larguées en Syrie qui les poussaient à être là », explique Sébastien, qui est resté  2h30 en compagnie des assaillants (RTL, 17/11/15). De toute évidence, un malentendu s’est produit: les terroristes ne lisent pas Challenges, autrement ils auraient compris que si la France bombarde ces pays c’est dans le but non pas de les importuner, mais de faire découvrir les prouesses du Rafale à des acquéreurs potentiels de la région. Il ne s’agit pas d’une campagne guerrière comme leur paranoïa obscurantiste le leur fait croire, mais d’une campagne de pub! Autant d’évidences pour nous, qui n’en sont malheureusement pas pour ces « fous de Dieu »…

Pour Manuel Valls, toutefois, le mal est plus profond. Interrogé par Jean-Jacques Bourdin le 09/12/15, il pointe sans ambages les véritables causes du drame: « ils ne nous ont pas attaqués parce que nous interviendrions en Syrie ou en Irak, ils nous ont attaqués parce que nous sommes le pays des valeurs universelles, […] parce que nous sommes le pays de l’égalité entre les femmes et les hommes! ». On peut comprendre qu’avec à peine 75.000 viols par an, trois quarts d’hommes à l’Assemblée nationale et une femme qui meurt sous les coups de son conjoint tous les trois jours seulement, la France fasse pâlir d’envie la terre entière; mais la question à laquelle le premier ministre se garde de répondre c’est pourquoi maintenant, alors que nous sommes depuis toujours des champions de la parité, et que le respect de la femme est pour ainsi dire inscrit dans notre code génétique?

Pourquoi maintenant, d’autant plus qu’il s’empresse de préciser que ce n’est pas « parce que nous interviendrions en Syrie ou en Irak »? Le choix du conditionnel laisse entendre qu’il ne se rappelle pas au juste si nous intervenons ou pas, tant il s’agit d’un détail négligeable, d’une rumeur dont le bien-fondé reste à vérifier. On ne saurait donc trop lui recommander à lui aussi la lecture de Challenges, histoire de se tenir informé, ne serait-ce qu’une fois par semaine, des interventions menées par son gouvernement.

Même le président de la République, réputé d’ordinaire pour son incompétence, a pris la mesure de l’enjeu. « Il n’a pas pu s’en empêcher », nous révèle le Huffington Post du 05/12/15: « En marge de sa visite surprise sur le porte-avions Charles-de-Gaulle déployé en Méditerranée dans le cadre de la guerre contre Daech, François Hollande s’est fendu d’une petite blague […]. « Continuez de dire du bien des Rafale, ça permet de mieux les vendre ! », a-t-il lancé ». L’humour décapant du chef de l’État ne doit pas nous laisser croire qu’il néglige pour autant les impératifs de sa fonction. Aux brebis égarées du devoir patriotique, aux ramollis de la cocarde, François Hollande adresse un message clair: servir la France, c’est être un bon VRP du Groupe Marcel Dassault, comme lui et ses ministres.

Et en effet, quelle meilleure opportunité que les théâtres irakien et syrien (comme dit si joliment Challenges) pour mettre en avant les qualités du produit? Le 17 mars 2016 « un raid mené en Irak par cinq Mirage-D et deux Rafale » a plongé dans l’euphorie l’état-major des armées, lit-on dans le Canard Enchaîné du 23/03/16. « A en croire les militaires, les Mirage-D ont balancé, à cette occasion, huit missiles de croisière Scalp-EG, et c’est une grande première pour cet appareil […]. Reste qu’une pudeur très logique, car il s’agit des deniers de l’État, empêche l’état-major de préciser le coût de cet exploit. Soit 8 millions d’euros pour le seul tir de ces missiles », dont le prix unitaire s’élève donc à un million d’euros.

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Pour peu qu’on soit attaché aux valeurs universelles, on ne pourra pas s’empêcher de prier pour que que le nombre de victimes au sol ait été à la hauteur d’une pareille gabegie (admettons par exemple qu’une vingtaine de barbares aient été anéantis lors du tir en question, cela représente tout de même un coût de 400.000 euros par barbare, soit 29 ans de rémunération au smic net). Pour un tel tarif on serait en droit d’espérer au moins un début de génocide, mais « l’histoire ne dit pas combien de djihadistes ont été atteints », poursuit le Canard Enchaîné. Ce qui n’aura certainement pas empêché l’Élysée et la direction du Groupe Marcel Dassault de célébrer à leur tour cette petite sauterie aérienne.

L’article suivant, consacré à notre ami le Qatar – pays qui partage avec nous un souci notoire de l’égalité hommes-femmes ainsi que de la démocratie en général, et qui sponsorise avec un égal bonheur le football français et le terrorisme islamique (cf. Les Echos, 17/11/15Courrier International, 30/09/14) – permet de saisir pourquoi: « Le Qatar a versé, à la mi-décembre 2015, son premier acompte sur l’achat de 24 Rafale », selon le Canard, qui précise: « L’émir a voulu [qu’ils] soient aussi bien pourvus que les Rafale tricolores. Tous capables d’emporter des bombes dites « intelligentes », des missiles Mica, Meteor, Scalp-EG […]. Résultat: un contrat de 6,3 milliards d’euros, et Dassault espère obtenir une option pour 12 nouveaux Rafale. » Qui osera encore dire que l’armée française fait mal son travail? et qui osera mettre en doute le civisme à toute épreuve du contribuable français, grâce auquel le Groupe Dassault peut boucler aussi fastueusement ses fins de mois?

Les bombardements étant appelés à se poursuivre pendant plusieurs décennies (cf. « cette guerre va être l’affaire d’une génération »BFMTV  15/06/16), certains pourraient craindre qu’à ce rythme, les campagnes marketing du Groupe Dassault ne finissent par lessiver complètement le budget de l’État. Qu’ils se rassurent, celui-ci a déjà pris les devants: il suffit par exemple de supprimer 22.000 postes dans les hôpitaux (Les Echos 01/03/15Challenges 27/02/15) pour dégager l’équivalent de 860 missiles Scalp-EG.

Pour en revenir à Manuel Valls et à ses explications pour le moins lacunaires au sujet des attentats, si elles procèdent d’une balourdise et d’un simplisme qui n’étonnent plus grand-monde, n’oublions pas qu’elles obéissent aussi à un impératif moral: « car expliquer, c’est déjà vouloir un peu excuser », ânonne-t-il au grand dam de la communauté scientifique, peu habituée à un tel degré d’ineptie (Libération, 12/01/16). C’est qu’en matière de déni de réalité, notre homme sait se montrer aussi opiniâtre qu’un malfaiteur pris la main dans le sac: « il ne peut y avoir aucune explication […] rien ne peut expliquer […] rien ne pourra jamais expliquer! » beugle-t-il (commémoration de l’attaque de l’Hyper Cacher, 09/01/16), quitte à nuancer par la suite: « Il faut bien sûr chercher à comprendre, ce qui ne veut pas dire chercher je ne sais quelle explication [sic] » (France-Soir, 21/03/16). Avis donc à tous ceux qui peinent à se satisfaire de son indigente version des faits: « ce langage de clarté [sic], il s’impose, et c’est comme ça qu’on va redonner confiance » (BFMTV, 09/12/15).

La France est malade, déplore inlassablement la presse hebdomadaire dans ses rubriques point de vue… Dans la vie réelle, un médecin qui répondrait à ceux qui viennent le voir que rien ne peut expliquer ce qui leur arrive, et qu’il ne faut surtout pas chercher je ne sais quelle explication, n’inspirerait pas spécialement confiance. Par bonheur, Manuel Valls n’est que premier ministre.