Brève histoire de la résilience solidaire

Un matin, au sortir d’un rêve agité, Gregor Samsa s’éveilla transformé dans son lit en une véritable vermine.

(Frantz Kafka, La Métamorphose)

Depuis que nous nous sommes tous transformés en vecteurs d’infection, nous avons accompli un pas de géant à l’intérieur de nous-mêmes. C’est comme si nous étions passés de l’ombre à la lumière, car pour trouver le chemin de la résilience et nous hisser à la hauteur du moment, il a fallu nous réinventer de fond en comble.

Dans cette épreuve nous avons pu compter sur notre Coach en sous-développement durable, dont les interventions en distanciel depuis l’Élysée nous ont accompagné.e.s mois après mois dans ce travail de remise à niveau. Depuis qu’Il nous materne, nous éprouvons à chacune de ses homélies un étrange sentiment d’apesanteur, un peu comme après une injection de Clonazépam.

Dès le début de son mandat, Il nous avait du reste avertis :

Il suffit de voir dans une glace ce qui nous reste de visage, pour mesurer l’ampleur du chemin parcouru.

Une meilleure version de nous-mêmes

En l’espace de quelques semaines et à force de nous recentrer sur l’actu en bref, nous avons réussi à conjuguer notre statut de déchets insalubres avec celui de héros de l’Endurance Sanitaire : un challenge ingagnable à première vue, alors qu’il a suffi pour cela d’adopter, ensemble, les bons réflexes – et bien sûr, de rester mobilisés (ensemble). C’est ainsi qu’après avoir sauvé la planète en utilisant deux sacs poubelle au lieu d’un, neutralisé le terrorisme en hachetaguant #JeSuisCharlie et échappé aux fours crématoires en votant Emmanuel Macron, nous en sommes arrivés à freiner une pandémie cosmoplanétaire en ne bougeant pas de chez nous.

C’est dire si en dépit des apparences, nous n’avons jamais possédé autant de pouvoirs qu’aujourd’hui. Aussi incroyable que cela puisse paraître, il aura fallu attendre jusqu’à ce Quinquennat pour que la surhumanité devienne enfin à la portée de tous. Mieux encore qu’un succès démocratique, c’est pour ainsi dire un changement de régime.

Souvenons-nous : au printemps 2020 nous sauvions une vie toutes les huit minutes soit 7 vies et demi par heure, soit pour 55 jours de détention proactive, 9900 vies au total ! Cela ne nous était encore jamais arrivé, sauf bien sûr dans nos rêves.

L’Express du 11/05/2020 révèle la profondeur de notre métamorphose : « Les Français ont passé en moyenne 4 heures 40 par jour devant le petit écran, 62% des Français ont consulté leur téléphone portable encore plus souvent qu’avant, 42 % des Français ont consacré plus de temps à l’apéro et 21 % ont affirmé prendre part à des apéros-vidéos ».

Il est devenu clair maintenant que plus nous végétons, plus nous sommes essentiels à l’humanité. Nous sommes entrés dans l’Histoire comme des cornichons dans leur bocal : unis, solidaires et déterminés à tenir ensemble jusqu’à la date limite de fraîcheur.

A partir du mois d’octobre, la saison 2 s’est avérée plus gratifiante encore puisque cette fois nous avons arraché, à coups de bons gestes, pas moins de 400.000 de nos congénères à une mort quasi certaine, prophétisée par notre Guide si nous ne faisions rien (c’est-à-dire en l’occurrence, si nous faisions quelque chose). C’est comme si le pays entier, sous l’effet de la grâce distancielle, s’était brutalement mué en ONG humanitaire.

Le confinement, ce sont les cornichons qui en parlent le mieux

Souvent prompts à dramatiser, les médias n’ont à la bouche depuis deux ans que l’expression « tour de vis » pour qualifier les mesures sanitaires du gouvernement, quand il s’agit de décisions visant avant tout à démoraliser le virus, et se limitant pour le moment au sabordage de la vie sociale, économique et éducative du pays. Il est vrai que la presse n’a pas vocation à mettre en relief l’aspect positif des choses, mais plutôt à fournir au public français la ration quotidienne de désolation et d’avilissement dont il a coutume de se repaître.

Ainsi personne ne semble voir combien la réclusion dont nous avons bénéficié représente une opportunité unique de toucher le fond de ce que nous sommes, car « se débrancher de tout pour trouver l’essentiel de sa propre intégrité est essentiel », comme nous le rappelle charitablement Jacques Attali, tautologue attitré de la sénilité en marche, lorsqu’il nous invite sur Twitter à ce voyage immobile et partagé avec nous-même.

En ce qui nous concerne, c’est précisément d’intégrité qu’il est question car personne n’ignore que pour la préserver, nous avons toujours été prêts à toutes les compromissions. Le fait que nous ayons l’air incroyablement bien dans notre corps peut donner quelquefois une impression trompeuse d’insouciance, quand en réalité, la clarté qui émane de nous est celle de notre hygiène intérieure. Car ce qui nous distingue des autres, c’est justement notre souci des autres. Pour eux, nous ferions n’importe quoi.

En dévalant sur nous comme la vérole sur le bas-clergé, cette pandémie sans précédent a permis de montrer qui nous sommes vraiment (et jusqu’à quel point nous le sommes) : au brouhaha des terrasses si cher aux égoïstes et aux inutiles, nous avons opposé un front commun antiviral, basé sur la pluralité au sens le plus étroit du terme, c’est-à-dire en-deçà des pensées limitantes.

Est-ce que les géraniums de nos balcons se réunissent dans des bars ? Est-ce qu’iels manifestent dans la rue ? Est-ce qu’iels font grève ? Est-ce qu’iels attrapent le Covid 19 ? Cela ne les empêche pas d’être en résonance avec le vivant, grâce à des connexions d’autant plus positives qu’on ne les voit pas, et qu’on ne les entend pas non plus.

On constate d’ailleurs qu’à la faveur de la crise, le mode de vie de nos amis du monde végétal est devenu une référence incontournable pour l’ensemble des pays libres. Il s’agit ni plus ni moins que de reconstruire notre rapport à l’Autre, mais basé cette fois sur son absence (laquelle n’a pas que des inconvénients, contrairement à ce qu’on veut nous faire croire depuis des siècles).

La fin d’un calvaire

Car il faut bien le dire, nos valeurs n’ont pas toujours la vie facile en population générale. Comment concevoir par exemple qu’en plein IIIe millénaire et avec toutes les technologies dont nous disposons, les minorités n’aient pas encore totalement supplanté la majorité ?

La woke attitude ne tombe pas du ciel, et l’éclairage des esprits est un Golgotha que nous gravissons tous les jours. Il suffit de sauter dans un Uber pour se retrouver témoin.e.s de commentaires flirtant avec la transphobie ou teintés d’hétérosexisme, et il nous appartient de faire barrage sans relâchement à ce déluge continuel d’ultra-violence non conscientisée, dans laquelle nous avons grandi tant bien que mal avant d’entrevoir les premières lueurs de l’Éveil.

C’est peu dire que la lutte est inégale, tant l’espace public est rempli de gens dont nous ne sommes pas. La démocratie étant par excellence un univers phobique rongé par la haine (lesbophobie, biphobie, monophobie, LGBTI-phobie, grossophobie, nanophobie, pécéphobie, europhobie, sarkophobie, etc.), notre engagement s’apparente à une psychanalyse sans fin face aux propos inadmissibles, aux comportements problématiques et aux pensées indésirables, qui nous empêchent d’atteindre la plénitude concordante et l’extase citoyenne.

En un mot nous sommes phobophobes, c’est notre profession de foi et pour nombre d’entre nous, acteurs de la vie publique ou artistes déterminés à le rester, c’est même notre profession tout court.

Pour nous, ce qu’au stade prépandémique de l’Humanité on appelait « vie sociale » n’a jamais été autre chose qu’un cauchemar. Et ce que certains égotistes ont présenté comme un enfermement, nous l’avons vécu comme une libération. Sans nous en rendre encore tout-à-fait compte, nous pratiquions déjà une certaine distancialité vis-à-vis de tous ceux qui le plus souvent sans en avoir conscience eux non plus, tendent à s’écarter de nos valeurs diversitaires.

Comment rester solidaires de tous, sans avoir à subir leur promiscuité ? A notre corps défendant, nous nous étions déjà tournés peu à peu vers la télé-militance, qui reste encore le moyen le plus sécure d’éviter le brassage et son cortège d’impasses sociétales.

Il était temps car aveuglés par notre altruisme, nous en étions presque arrivés à nous perdre de vue nous-mêmes. Bien que formant depuis toujours un entre-soi résolu des partisans de l’ouverture aux autres, c’est d’abord envers nous mêmes qu’il convient de nous montrer méga-vigilants, si nous voulons rester fidèles à nos convictions les plus intimes : par exemple, comment lutter contre l’homophobie, sans basculer dans l’hétérophobie (même si c’est moins grave) ? Ou s’opposer à l’islamophobie, sans être taxé de judéophobie (ce qui est encore pire) ?

Qui condamner, qui absoudre ? Allions-nous pouvoir continuer encore longtemps à nous maintenir ni dehors, ni à bord ?

De fracture en fracture, nous commencions à être en panne de fléaux universels, dépassant les clivages et propres à nous délivrer de l’État de droit qui aujourd’hui encore, reste le principal obstacle à la démocratie dans le monde. Nos prises de position ne datent pas d’hier : nous avons été Charlie, nous avons été Paris, nous avons dormi debout, balancé notre porc à tout va, bref suivi sans broncher, de stupeurs en indignations et de nausées en écœurements, toutes les étapes de la révolte solidaire. Mais l’heure de la consécration a fini par sonner puisque nous voilà désormais tous unis contre le Covid, même ceux qui ne sont pas d’accord. C’est dire si nous sommes devenus nombreux ! Plus le virus se multiplie, moins nous sommes divisés.

Le SARS-CoV-2 a redonné un sens à nos vies, et nous a rendu espoir car si un microbe nous attaque, c’est d’une certaine manière la preuve que nous existons. Ce n’est pas rien de savoir que dorénavant, le destin du pays ne se joue plus sur un terrain de foot, mais dans nos voies respiratoires.

Le fait que d’une minute à l’autre et gratuitement, chacun de nous puisse devenir un « cas » nous a ouvert de nouvelles perspectives en termes d’image de soi, puisque nous sommes passés du statut de pollueurs virtuels à celui de contaminateurs en puissance – voire pour les plus chanceux, de supercontaminateurs. De même que chez EDF nous étions déjà acteurs de notre consommation, le Covid 19 a fait de nous des acteurs à part entière de notre dégringolade.

En nous recentrant, loin de toute polémique idéologisante, sur des questions qui touchent le tréfonds de notre quotidienneté, il nous a aussi permis d’appréhender encore mieux le monde qui nous entoure, et dont nous ne soupçonnions même pas l’existence tellement il est invisible à l’œil nu.

Une découverte captivante

« La question des postillons est au cœur des débats sur le Covid-19 depuis plus de six mois », nous apprenait ainsi Franceinfo le 09/10/2020. « Les chercheurs du CNRS révèlent par exemple que les sons ‘p’ comme papa projettent en masse des filaments. Au contraire, le son ‘m’ comme maman réduit leur nombre”.

Face à ces révélations cruciales sur la menace filamenteuse, nous nous attendions tous à ce que Jean-Michel Blanquer prenne aussitôt les décisions qui s’imposaient, comme par exemple un décret prévoyant que tout enfant surpris à dire « papa » soit aussitôt exclu de l’école pour mise en danger de la vie d’autrui, tandis que les enfant.e.s disant « maman » toute la journée seraient récompensé.e.s par un bon point ou plus incitatif encore, par un pin’s non-genré sur le respect des différences. C’était pourtant simple, mais il semble que le ministre n’ait pas encore déconstruit certains schémas, qui l’emportent à ses yeux sur les priorités sanitaires.

« Un faisceau laser permet de rendre ces nombreux filaments visibles. Des points lumineux témoignent ainsi de leur prolifération et, logiquement, plus on est bavard, plus une situation devient problématique » : mais cela, nous le savions déjà.

« Le vrai danger est l’articulation » surtout quand elle est « trop précise ». La recommandation de Franceinfo est donc « de ne pas trop articuler ». Si on y réfléchit, le seul vrai moyen de s’en sortir (à condition que le public soit enfin prêt à regarder la vérité en face) serait de ne plus articuler du tout.

Un fois encore, le protocole communicationnel des fruits et légumes nous indique la route à suivre. On sait depuis peu que leur mutisme n’est qu’une apparence, et qu’ils bavardent entre eux par le biais de molécules volatiles, un peu comme s’ils tapotaient sur un smartphone. En termes de décès évités le résultat parle de lui-même, et il est difficile de survoler un champ de poireaux sans être impressionné par leur taux de survie. S’il s’en sortent aussi bien, pourquoi pas nous?

Une réflexion sur “Brève histoire de la résilience solidaire

  1. Laurent

    Bravo !
    Quelle plume !
    Je reste époustouflé avec une légère démangeaison à la mâchoire !

    Merci pour le moment très agréable que m’a apporté votre prose.

    J’aime

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